chien pelé sur trottoir défoncé 

Sécheresse

 

 

 

Il pleure.

Dans la rue. Vide.

Engoncé dans la lumière ardente du soleil implacable, empuanti des relents de l’amas de poubelles qui s’épanche sous le porche d’en face, il est assis sur le trottoir, les pieds dans la poussière, et il pleure.

 

En fait de trottoir, il s’agit plutôt d’un vestige crasseux et plus que gondolé, parsemé de quelques pavés survivants, déchaussés et très inconfortables. Quant à la poussière, grisâtre, fine et collante comme il se doit, elle prodigue tant de touffeur sèche que les semelles des tongs y ont été englouties, que les orteils s’y enlisent inéluctablement, mais que, bien sûr, la couperose des cous-de-pied reste, elle, hors d’atteinte.

La misère totale.

Un bon endroit pour pleurer.

Dommage qu’il y ait si peu de passants, heure de la sieste sans doute. Leur indifférence, à peine teintée d’un léger détour apeuré, est trop parcimonieuse pour alourdir sa déchéance. Il n’a pas encore assez mal. Devra-t-il attendre la relative fraîcheur post-méridienne, peut-être même tendre la main, pour atteindre le fond ?

 

Cinquante-six ans, enfants perdus de vue depuis longtemps, femme envolée depuis six mois et, depuis neuf jours, chômage. Faute professionnelle grave – retards à répétition –, pas de prime de licenciement, pas d’ASSEDIC, RMI attendu dans cinq semaines au plus tôt. « Non, Monsieur, à votre âge, il est inutile de prouver que vous cherchez du travail, mais si vous vous y prenez à temps pour monter le dossier, vous aurez votre retraite dès le premier trimestre de vos soixante ans. »

Il y a de quoi rester en short et en savates toute la journée. Il y a de quoi se vautrer dans un tee-shirt publicitaire, ressorti d’un placard pour l’occasion, sale, débraillé, tendu sur l’embonpoint livide et tremblotant.

Il y a de quoi pleurer.

Assis sur la ruine de trottoir d’une rue commerçante et cependant déserte. À suer comme une bête dans la chaleur miroitante du plein soleil aoûtien.

 

Vieux chômeur affalé sur sa bedaine et ses genoux pliés, tête basse, cheveux rares, gras, gris, bajoues luisantes, regard inondé, fixe. Mais personne pour compatir, personne pour comprendre, pour s’apitoyer, pour plaindre ce déchet social, pour lui ficher la honte, pour s’en moquer, pour lui cracher dessus. Personne à haïr, personne à accuser.

Rien que lui sur la pierraille aiguë. À pleurer.

 

Il a fait ses calculs : en faisant gaffe, en ralentissant sur les boîtes et les gamines de vingt ans, en comptant sur l’assurance perte d’emploi pour finir de payer l’appartement – salope de Françoise qui a eu la villa – en ne changeant pas sa vieille BM pour le 4X4 Chevrolet dont il rêve depuis un lustre et en ne faisant qu’un resto par jour, ses économies devraient tenir jusqu’à la retraite. C’est dur. Trop dur. Injuste. Tellement injuste.

 

Il le ressasse et le marmonne, s’y accroche. Mais rien n’y fait : la canicule, la poussière, l’absence de spectateurs délitent la soi-disant dégringolade imméritée, effilochent les derniers lambeaux du déni.

Car, ce ne sont pas ses comptes qui le font chialer comme un gosse.

Le désespoir qui le cuit à l’étouffée, qui l’a traîné dans la rue à la recherche d’un écho d’amour ou de haine, émane justement de la perte de ces reflets d’humanité. Il ne peut plus faire semblant d’y vivre, sa propre vacuité l’accule. Et il ne le supporte pas. L’égoïsme qui a fait fuir ses enfants, le démon de midi que n’ont pas toléré sa femme ni ses patrons s’effritent, depuis neuf jours. Cette inexorable pulvérisation, cette puante desquamation ont dévoilé l’incommensurable vide de sa personne, de ses rêves, de ses compétences, de ses réalisations, de tout ce qu’il a vécu depuis qu’il a claqué la porte au nez de ses parents. Trente-huit ans à feindre d’exister et être con au point de l’ignorer.

Alors il pleure.

 

Et maintenant, il s’en fiche qu’on le voit ou non..

Maintenant, il a atteint le fond du gouffre.

 

C’est la pluie qui l’en extirpe. Imprévue, incroyable. Et drue et fraîche.

La pluie. La vie.

 

Il relève la tête et, malgré le rideau de gouttes luxuriantes, il voit un roquet pelé et court sur pattes qui émerge des ordures sous le porche d’en face. Famélique, pouilleux, déjà éclaboussé de poussière gluante, gueule ouverte sur des jappements de détresse engloutis par l’orage. Un clébard solitaire plus démuni que lui, qui le regarde, lui, quémande d’un œil chassieux que le déluge cesse, s’y élance enfin pour le rejoindre, lui, tremblant de peur et de l’espoir d’un réconfort.

L’homme tend la main.

Pour la première fois depuis bien longtemps, ce n’est pas pour prendre.

C’est pour donner.




-------

Texte publié par l'association Transition, février 2010