Nguyen Tien Bao


Tien regardait les derniers rayons du couchant embraser la forêt de l'autre côté du fleuve. « De la rivière ! », aurait corrigé Monsieur Chauceney, son professeur de géographie. Mais le jeune homme s'insurgea : « Ici, tout est fleuve, songea-t-il. Quel khin, quel khmer dirait que cette fille du Mekong, n'est pas aussi sa mère ? Les Français ont leurs sciences et nous avons les nôtres. Plus âgées, plus profondes, plus affinées. » L'image de la fourchette lui vînt à l'esprit : si brutale comparée à l'élégante agilité des baguettes.

Avec le crépuscule, la brume s'élevait de l'eau. Ses volutes commençaient déjà à déborder les rives, dépliant leur vaporeux écran entre le village et la plantation d'hévéa. Et de nouveau, Monsieur Chauceney parasita la pensée de Tien : « Le caoutchouc indochinois n'est rentable que parce que les annamites acceptent d'être moins payés que les seringueiros brésiliens. » « Rentable pour les Français », rumina amèrement le fils du collecteur de latex. Si le patron rémunérait mieux ses ouvriers, sa mère ne serait pas là, derrière lui, à faire trébucher sa navette dans la quasi obscurité.

Tien prit conscience que sa sérénité s'effilochait. Son pagne faisait des plis sous sa fesse gauche, ses doigts s'étaient crispés sur la planche qui lui servait d'écritoire.

Il prit plusieurs longues inspirations puis avec des gestes consciemment mesurés, il posa la tablette à côté de lui. Son regard erra sur la page d'écriture préparée pour la classe du lendemain.

Il était l'unique bachelier et instituteur du village. « N'accepte pas un tel poste, s'était exclamé Monsieur Chauceney, ce serait te rabaisser ! » Le khin ricana intérieurement : ce que peut faire un maître d'école demande tellement plus d'ambition que de viser un emploi à la banque.

Ainsi, instituteur dans son propre village lui avait ouvert très rapidement la voie de l'action. Car, si ce soir, 23 janvier 1953, il ne trouvait pas le calme du Boudha, c'est que l'homme qui dormait derrière le rideau de l'alcôve, enrôlerait, cette nuit, dix-sept jeunes dans l'Armée Populaire Vietnamienne. Grâce à lui.



NDLR : Nguyen Tien Bao combattit pour le Viêt Nam jusqu'en 1963. En essayant de sauver un enfant d'un bombardement américain au napalm, il fut grièvement brûlé. Rétabli mais ayant perdu un poumon et l'usage d'un bras, il fut envoyé dans le Nord comme sous-directeur du camp de rééducation n°112. Un mois plus tard (16 juillet 1963), il se suicida.
Sur les dix-sept natifs du village d'An Loc Thi (province du Soc Trang) enrôlés le 23 janvier 1953, deux survécurent à la guerre et aux camps viet-minh. L'un est exilé en France, l'autre a prénommé "Tien" son premier petit-fils.


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Texte paru dans l'Antre-Lire, mars 2009