« Dis, Maman, pourquoi ils crient, les gens ?

— Ils ne crient pas, ma puce. Ils scandent les slogans.

— Moi aussi, ze veux santer. La maîtresse nous a appris une nouvelle sanson.

— Scander, pas chanter, ma chérie. Et puis tais-toi. Nous ne devons pas faire de bruit. »

Quelques minutes s'écoulent avant que Melinda revienne à la charge.

« Pourquoi ils sandent, les autres, et pas nous ?

— Ce sont des travailleurs. Regarde, Papa est là-bas, avec eux.

— Ze veux aller avec Papa !

— Ce n'est pas possible, Melinda. Nous devons rester ici, à notre place. »

Un « chut » interrompt brutalement Irène qui lève les yeux vers sa voisine. Celle-ci la scrute d'un air courroucé. Irène esquisse un geste d'excuse et reporte son regard vers le lointain où déjà se distingue une estrade festonnée. Elle se revoit à l'âge de Melinda. Elle aussi défilait avec ses parents, le premier mai. C'était joyeux, à l'époque, même si la vie était rude et si le chômage frappait de nombreux travailleurs. Hommes, femmes, enfants, tous marchaient ensemble et reprenaient en chœur les slogans lancés par les syndicats. Et puis une année, les défilés s'étaient transformés en manifestations, pour appeler à contrer un candidat extrémiste en ballotage… Vingt ans plus tard, sa fille, tout autant extrémiste mais mieux maquillée, remportait les élections et le cauchemar commençait.

« Dis, Maman, pourquoi on doit rester derrière ? »

Irène jette un œil anxieux vers sa voisine, mais celle-ci lui sourit et répond à sa place :

« Seuls les travailleurs ont le droit de défiler. Nous autres pouvons juste accompagner, et nous taire.

— Pourquoi ? questionne à nouveau la petite.

— Parce que nous, les femmes et les enfants, on bosse pas », répond sèchement Irène, inquiète de la tournure que prend la discussion.

Là-bas, devant, les hommes atteignent la place de la Famille. On en a effacé toute trace de la Bastille, tout symbole révolutionnaire. On a abattu la Colonne de Juillet et son obscène Génie de la Liberté, pour ériger un immense toboggan chargé de déverser les immigrés trop visibles ou les contestataires trop bruyants vers le port de l'Arsenal. C'est une métaphore, bien sûr, mais ça n'a pas toujours été le cas.

La place est noire de monde. Tous affichent une mine réjouie et Irène arbore, elle aussi, un grand sourire. Les drones survolent la foule ; mieux vaut agiter gaiement un brin de muguet que risquer d'être pris dans une rafle. La mère et la fille se perchent sur un banc, vite rejointes par la femme dont Irène ignore toujours le nom. Elle ne veut d'ailleurs pas le connaître, ni surtout donner le sien. Comment savoir si elle n'est pas une balance ? Les taupes pullulent en ces temps de disette et d'oppression.

Sur l'estrade, les officiels prennent place autour du dais surmontant le double trône. L'orchestre entame le nouvel hymne national. Irène et Melinda peuvent enfin chanter. Plus précisément, elles doivent chanter ! Elles connaissent les paroles par cœur. Chaque matin à l'école, Mélinda répète L'Ode à Marine. Irène aussi, le chante chaque jour, devant sa webcam ou au travail, ce travail qui n'en est pas un vrai puisqu'il est bénévole, mais qu'elles sont bien obligées d'accomplir, celles du deuxième sexe, si elles veulent que des cours soient donnés aux enfants, des soins prodigués aux malades, des secours dépêchés sur les lieux d'accident… Les accidents du « vrai » travail, de plus en plus nombreux depuis que ledit vrai travail est déréglementé…

L'hymne s'achève par un coup de cymbales et le silence se fait sur la place de la Famille. Le couple présidentiel se lève, tandis que le peuple soumis éclate en vivats, et savoure son triomphe en laissant durer les acclamations. Irène a la gorge en feu, mais elle tient bon. Enfin, la Présidente fait signe à la foule de se taire et le Premier ministre s'approche du micro, un sourire satisfait aux lèvres. Il n'en finit plus de savourer sa revanche sur ces gens-là qui l'avaient écarté du pouvoir, quelques années plus tôt. Mais, alors qu'il prend la parole, une clameur confuse se fait entendre d'où émergent quelques grands mots oubliés.

« Liberté ! »

« Égalité ! »

« Fraternité ! »

Irène se mord les lèvres pour ne pas les reprendre en chœur. Elle sursaute en entendant une voix crier, près de son oreille : « Fierté ! »

Hélas, elle n'est pas la seule à avoir entendu sa voisine proclamer son identité sexuelle. Comme dans un brouillard qui poisse et ralentit les gestes, elle voit la femme sortir de sous son blouson un drapeau arc-en-ciel et un rayon blafard et lumineux fuser d'un drone proche pour la réduire en cendres. Et tandis que des haut-parleurs tonne la devise nationale, « travail, famille, patrie », des flèches de feu frappent la foule au hasard.

Lorsque le soir Irène et son mari se retrouveront, sains et saufs, ils savoureront leur bonheur de s'en être tirés, cette fois encore. Pendant quelques semaines, ils voudront agir, faire quelque chose, n'importe quoi, mais bien vite ils conviendront que c'est trop tard, qu'il n'y a plus rien à faire que courber les épaules et protéger leur enfant.

L'année qui s'ouvre sera plus terrible, et les suivantes seront pires. Mais ça, ils l'ignorent encore.