Hier quand je suis rentré à midi au poste, la musique tonnait au foyer, on était en train d'« interroger » un type, et comme une patrouille avait ramené aussi des femmes, en l'entendant crier, elles criaient, alors on couvre le bruit.

Ça m'a coupé l'envie de manger ; j'ai parfois l'impression, et je ne suis pas le seul, que l'on utilise la pénicilline et le toubib pour faire passer certaines choses, quand on ne peut pas les avoir pour des renseignements.

Aujourd'hui la « magnéto » était en batterie dans la chambre des sous-offs. On avait relâché les femmes hier soir. L'adjudant-chef voulait les garder prisonnières au poste jusqu'à ce que leurs maris soient venus se rendre, mais les harkis ont menacé de lui casser la gueule et de se révolter, alors il les a lâchées.

Ça fait un peu mal au ventre quand on voit les espèces d'entourloupettes : tout sourire et gentil par-devant, parlant de sa compréhension des Arabes... et par derrière faisant courir le bruit que l'équipe des toubibs aurait blessé un berger et tué deux moutons en allant à la chasse, cherchant à semer la mésentente entre les gars de l'AMS ou simplement retenant l'autre infirmier au poste ou l'interprète à la garde de jour.

Au demeurant, c'est probablement un brave type et c'est ça le plus grave.

Peut-on vraiment faire quelque chose tant que dure pour tous cette double menace FLN et française ; on a l'impression que seuls ceux qui jouent franchement sur les deux tableaux peuvent s'en tirer.

C'est étrange de voir d'ailleurs comme tout le monde semble bien s'y habituer. Actuellement nous sommes bien tranquillement dans une piaule avec un petit arabe de 4 ans qui dort sur un lit ; mais il suffit que la folie du travail rentable ou du renseignement nous prenne et c'est fait.

 

Je vous envoie ma photo, on aperçoit au fond quelques rheïmas, l'infirmerie est en remontant la route sur la gauche.

 

X Jacquey, 22 ans 1959

Xavier Jacquey, Kef Lahmar, mars 1959

 

Surtout, ne vous inquiétez pas pour ce que je vous dis.(*) À côté de cela, il y a tout le travail, les dimanches presque trop sympathiques, toujours à droite ou à gauche en ville, l'amitié des Pères Blancs, des chrétiens du groupe, des camarades de travail ; mais aussi toujours cette rencontre avec le mal. [...]

 

 

(*)Je devais de fait avoir le souci que mes parents ne s'inquiètent pas, car je ne dis mot dans cette lettre d'un incident de la veille qui pourtant m'avait flanqué une jolie frousse. Je redescendais de l'infirmerie au bordj le soir à l'heure du convoi quand je tombai dans l'enceinte barbelée du poste sur un GMC chargé de 4 ou 5 suspects et sur un groupe d'une vingtaine de chasseurs et légionnaires faisant cercle autour d'un gradé de la Légion en train de démolir un vieil arabe à grands coups de poing. La double pensée me vint conjointement « tu ne peux pas laisser faire ça », « tu vas recevoir la plus belle raclée de ta vie. » Et je m'entendis dire très calmement, en passant et surtout sans me retourner : « Le commandant interdit qu'on touche aux prisonniers dans les postes. » J'eus juste le temps de voir le légionnaire stoppé net, vibrant comme un chien d'attaque qu'on arrête. Et derrière moi sa voix « qui c'est ce type ? », et la réponse « l'infirmier. » Puis le cercle se dispersa tandis que je rangeais mes médicaments dans le bordj (je ne les laissais pas la nuit à l'infirmerie, ils auraient bien sûr tout de suite été récupérés par le FLN).

 

P.S. le 8. Parlé aujourd'hui et hier avec la toubiba, mon médecin-lieutenant et le médecin-capitaine de toutes ces histoires d'interrogatoire : ils en parleront lundi au commandant SAS et au chef de bataillon chasseur. Dommage que le colonel ne soit pas là, sur tout cela il est très net (quand on lui en parle !). Papa, je te tiendrai au courant, mais j'espère qu'il y aura moins de dégâts que le dernier coup. [...]


Le 9-5-59. Je n'ai pas envoyé cette lettre, heureusement en un sens, parce que cette histoire se corse. Aujourd'hui nous sommes montés au poste avec le toubib ; il a longuement vu l'adjudant-chef, résultat actuel une scène ce midi avec le chef de poste, il m'interdit l'entrée, fout les médicaments dehors. Indigné de ce que j'aie rapporté à mes chefs de service ce que j'avais vu, que le chef de bataillon en ait été averti. Le biais pour me descendre, c'est de dire que je monte la tête aux gars ; j'aurais dit que le poste serait relevé le 13 mai, j'aurais averti les nomades de l'autre changement de poste avant que les intéressés l'aient su, etc. ... Le moins qu'on puisse dire c'est que je suis bien informé, - avant même le PC Bataillon ! -, de ce qui se passe. Enfin, inch Allah. J'attends. (*)

 

(*)Là encore je ne disais pas vraiment tout. Mon algarade avec le chef de poste, plus peut-être aussi mon intervention trois jours avant près du gradé de la Légion, avait probablement fait le tour du convoi de Bou Ktoub-Géryville : à son arrivée en fin d'après-midi à Kef el Ahmar, plusieurs chauffeurs refusèrent de me prendre dans leurs véhicules-transport de troupe. Si bien que mon médecin-lieutenant dut me faire monter à l'arrière de sa jeep. Il avait pour passager-avant le lieutenant B..., l'ancien prisonnier des Viets, qui remit sérieusement le paquet, l'ensemble de sa diatribe se terminant par un « je saurai bien m'arranger pour qu'un jour vous vous fassiez descendre. » Je me souviens encore comme si j'y étais que j'éclatai en sanglots. Non pas tellement dans mon souvenir par peur encore que je prisse l'avertissement au sérieux, ni parce que mon médecin se taisait c'était militairement réglo, certainement du fait de la tension accumulée tout au long de cette journée difficile, mais surtout par une sorte de « très gros chagrin » devant les comportements de ce lieutenant et de l'adjudant-chef du poste. Le lieutenant B... et mon médecin-lieutenant tout comme moi-même dûmes être « saisis » par ces sanglots, car ni eux ni moi ne soufflâmes plus un mot et, pendant un très long moment, nous continuâmes tous les trois sur cette route toute droite de Géryville à rouler en silence.

 

 

 

Liens :

Le site de l’association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Amis Contre la Guerre (4ACG)

 

Articles  en ligne sur le site de la Ligue des Droits de l’Homme, section Toulon :

Refuser la torture, par Xavier Jacquey, avril 2007

« Comment se souvenir de la guerre d’Algérie ? Comment dire la violence ? Acteurs ou témoins, ceux qui ont été appelés sont déchirés. Impossible de choisir entre une mémoire impossible et un impossible oubli. La violence est toujours là. Quand ils veulent l’oublier, les événements des guerres actuelles la font resurgir. »

 

Retour à El Bayah pour Xavier Jacquey, novembre 2008

« En 2008, invité par Chikh Achrati, un médecin dont il avait fait connaissance par l’intermédiaire de notre site, Xavier Jacquey est revenu à El Bayadh, l’ancienne Géryville du sud de l’Oranie. Cinquante ans après y avoir été comme infirmier militaire, accompagné de son hôte, il a revu les lieux de ses anciennes infirmeries de Kef Lahmar et des Arbaouat, et quelques-uns de ses anciens patients. »



Xavier Jacquey, mars 2012

Xavier Jacquey, mars 2012
(Photo : Témoignage Chrétien à l'occasion
de l'article "Un infirmier à El Bayah")



A noter : ce billet est publié le 17 octobre en commémoration du massacre d'Algériens qui s'est déroulé à Paris le 17 octobre 1961. Xavier sous la bannière de 4ACG participe à la manifestation qui a lieu aujourd'hui à 18h, Pont-Saint-Michel à Paris