Devenus le symbole de la république, nous les entendons tel un slogan, mais au passage n’en aurions-nous pas perdu le sens intime ? Car selon moi, sens intime il y a.

 

Au départ, la liberté. Est-on jamais libre ? Nait-on seulement libre ? L’enfant dont la vie dépend des adultes, de sa mère en particulier, est-il libre ? Sa seule liberté est de signifier ses besoins. Son regard le porte au-delà de son berceau, mais ses capacités ne lui permettent pas d’y accéder. Il peut demander, mais il doit attendre. Le regard crée le désir, le désir de l’objet, le désir d’assouvir un besoin, mais surtout le désir de la liberté d’atteindre seul cet objet. Alors le petit tend le bras, puis si le bras ne suffit pas, il faut ramper, se lever. Force contraire à cette aspiration, le confort peut freiner cette envie d’autonomie. En partant seul à la conquête de son petit monde, l’enfant va au-devant de mauvaises surprises. À partir sans être préparé, il risque de connaitre la douleur, le froid. Tout cela pourrait ne pas lui donner envie de continuer l’exploration du monde. Par un mouvement de balancier, il va tour à tour oser aller de l’avant, puis revenir prendre des forces dans la sécurité des bras aimants. En apprenant, il assure son pas. Il explore maintenant de plus en plus loin, ose aller vers des zones inconnues en se méfiant des pièges. La sécurité de savoir ses parents proches en cas de besoin lui donne confiance. Les erreurs sont inévitables, mais elles sont l’occasion d’apprendre et d’oser aller plus loin la fois prochaine. Le droit à l’erreur, l’habitude de l’apprentissage donnent plus de liberté qu’un laisser-faire sans contrainte.

 

Cette acquisition de la liberté est aussi propre à ma vision de l’enseignement. Il ne s’agit pas de connaître les chemins bien balisés, mais d’avoir les outils pour explorer des zones de connaissances nouvelles. La liberté ainsi acquise n’est pas une liberté de l’immédiateté, mais une liberté construite, une liberté qui nécessite aussi d’apprendre à connaitre ses propres limites. D’apprendre à se connaitre. Liberté gagnée par le travail sur le moi.

 

Refuser cette liberté, c’est céder au confort, c’est rester sur les sentiers connus de la pensée, c’est accepter une douce dépendance, agréable mais stérile.

 

Si la liberté permet de se construire, d’avancer, elle ne crée pas de liens entre les individus. L’indépendance et l’autonomie sont des valeurs importantes pour la construction personnelle, mais s’il ne se confronte au regard de l’autre, l’individu n’est pas grand-chose. Les premières vraies rencontres sont souvent au départ des confrontations, des comparaisons, la liberté de l’un se heurtant à celle de l’autre. Je parle de rencontre avec un autre que l’on considère comme un égal, ni un parent, ni un plus petit, comme l’enfant qui découvre que son copain n’a pas la même manière de penser que lui. En grandissant, la prise en compte d’autrui va aller croissant. À l’adolescence, il y a même un besoin d’être au milieu de ses pairs et de quitter ses parents. Besoin de savoir qui on est par rapport aux autres, besoin de se comparer. Se comparer, c’est déjà reconnaitre l’autre, se reconnaitre dans l’autre. Lorsque la première étape, celle de la liberté, de la construction de soi, est solide, la confrontation n’est pas problématique. Voir dans l’autre un être également libre, un individu qui tout comme nous a appris à penser par lui-même. Savoir que chaque chemin est possible et que le choix d’un autre chemin ne remet en rien le nôtre en question me semble être la base de l’égalité telle que je la conçois. Égalité empreinte de respect.

 Celle-ci ne gomme aucune différence. Même le besoin de gagner, d’être reconnu comme le plus rapide ou le plus beau, la plus brillante ou la plus douce relève d’une reconnaissance entre personnes égales. Si nous nous sentons encore enfants ou déjà responsables par rapport aux autres, nous n’avons pas l’envie de nous comparer à eux. 

La seconde étape donc, l’égalité, correspond au monde de l’adolescence, au besoin de confrontation, et de reconnaissance. L’égalité correspond à la rencontre avec la deuxième personne, à la reconnaissance du toi.

 

Vient enfin la fraternité. Certains ont hésité à utiliser cette notion, peut-être trop chrétienne pour une devise républicaine. Pourtant, la construction d’un projet de société ne peut se faire sans ce sentiment difficile à cerner. Une notion me semble proche, quoiqu’un peu plus pragmatique, celle de l’intérêt général. Je ressens aussi la recherche du travail accompli, travail qui ne peut être réalisé que si la solidarité lie les membres du groupe. Le travail adulte qui prend en compte un projet global, un projet pour la famille ou pour la société, se retrouve dans cette accession à la fraternité. La fraternité implique une capacité de penser et d’agir pour le groupe, à viser un projet global.

 

Cette vision de la devise républicaine peut être adaptée à bien des situations.

 

La démarche scientifique enseignée aux enfants peut être analysée à la lumière de cette réflexion. La première étape consiste à réaliser des petites expériences, à en proposer des interprétations, puis à construire un raisonnement. Plus que l’apprentissage du résultat, nous laissons les enfants élaborer leur propre cheminement, les aidant seulement lorsqu’ils perdent le fil. Trouver une solution par soi même est très valorisant et donne confiance dans son jugement. La seconde étape est celle de la confrontation des hypothèses et du débat. Il s’agit alors d’apprendre à écouter et à se faire comprendre. Le respect de la pensée de l’autre est la base du débat. En théorie les arguments de chacun doivent être considérés de la même manière ; nous savons parfaitement qu’il n’en est rien et que l’argument d’une personne qui fait autorité n’a pas le même poids. Enfin, au terme d’un cycle, nous proposons une application et un projet. Nous sommes donc dans la fraternité.

La rencontre amoureuse, la construction d’un couple peuvent être vues aussi au travers de ce filtre. Les deux individus sont au départ des êtres libres, libres de vivre avec ou sans l’autre, autonomes. Leur rencontre se fait alors sur une base égalitaire. La reconnaissance et le respect ne sont en aucun cas incompatibles avec une différence et une complémentarité. Enfin, c’est sur ces bases qu’un projet voit le jour.

 La formation du citoyen enfin peut se décliner sur le même mode. Construction par l’éducation d’un individu autonome. Ce citoyen doit se reconnaître comme égal aux autres. Les règles de vie en république se doivent de permettre cette égalité de droit. L’étape de fraternité devrait alors être le passage au stade de citoyen adulte et engagé.

 Pour résumer, à la liberté, j’associe la notion de l’apprentissage et de l’enfance, la connaissance de soi. L’égalité évoque l’ouverture au monde, le voyage, l’adolescence et la rencontre avec l’autre. La fraternité, enfin, est la prise en compte de l’intérêt général et le projet de vie de l’âge adulte.