Joint à d’autres, je suis devenu mur pour empêcher les invasions barbares.

Un mur… ou un rempart. Ou une digue ? Je ne sais plus.

J’étais érigé. Tous les flots se brisaient contre moi. Je fus éclaboussé de sang autant que d’océan. Je connus la morsure du fer, du feu, de l’érosion. Je reçus le choc des boulets de canons, des bateaux enflammés qui jouaient les béliers…

Mais je tins bon.

Ce que nous protégions, je l’ignorais. Alors j’imaginais : un trésor, aussi brillant que la veine aurifère qui circulait sous ma montagne. Quoi d’autre ?

J’ai demandé à mes voisins, ils n’en savaient pas davantage et peu cherchaient à deviner. C’était important pour les hommes, çà oui, et cette conscience-là suffisait à nous justifier. Sans nous, nos maîtres bâtisseurs risquaient de perdre ce bien précieux, d’en être dépouillés. Notre rôle était donc essentiel, vital, et nous emplissait de fierté.

Voilà pourquoi nous tenions bon.

Puis le mortier s’est effrité. Le joint, le liant…

Que reste-t-il d’un mur, quand tout se désolidarise ?

J’ai roulé loin de mes voisins, qui roulaient loin de moi. C’était un jour de paix, qui succédait à beaucoup d’autres jours de paix. Alors les hommes ont négligé de remonter le mur.

J’ai voyagé de nouveau : des messieurs de la ville m’avaient acheté pour offrir à leurs pas des chemins moins boueux. L’on m’a scellé dans la chaussée, condamné à la salissure, aux déjections, aux miasmes et à la pollution. On me piétinait sans cesse. Le bruit des roues m’assourdissait. Plus de trésor à protéger, hormis le brillant des souliers. Ma déchéance m’accablait. Je ne rêvais plus, sauf peut-être au jet d’eau du dimanche matin, ou aux pluies de demi-saisons qui me rinçaient enfin, tout en décourageant les messieurs de sortir.

La paix, celle qui paraît durer autant que les montagnes, est une pluie acide qui érode les murailles. Sa chanson lénifiante endort la vigilance, et l’ennemi se glisse au-dedans des cités pour piller les trésors.

Des bas-fonds où je gisais, j’ai perçu les clameurs qui approchaient comme un orage. Les derniers défenseurs – peut-être les premiers que d’autres rejoindraient quand ils auraient moins peur – se sont réfugiés dans mon artère. Avec leurs lames et leurs leviers, avec leurs ongles et leurs mains nues, ils m’ont arraché à la boue et transformé en barricade.

J’y voisinais avec des chaises et des sommiers, des matelas, des planches et des gravats – même des détritus ! –, le feu et la mitraille claquaient tout autour de moi, et pourtant j’étais fier. Pourtant j’étais heureux ! Car du haut de ce mur, ma dignité retrouvée, je découvrais enfin l’éclat et la nature des plus précieux trésors des hommes. Ceux que les partisans des dictatures et du fascisme essaient toujours d’éradiquer : Liberté, Egalité, Fraternité.

Les trois visages de l’amour. Les trois conditions de la vie.

Il est des murs qui sont prisons qu’il faut abattre. Il en est d’autres à ériger, pour protéger les libertés et les valeurs fondamentales. Sans le rempart de nos refus, la dignité de l’homme est exposée à la souffrance et à la mort.

Prenez mon nom comme un pavé pour nourrir notre barricade, prenez mon NON comme un pavé à jeter sur l’inacceptable.

Nathalie Dau, 24 avril 2002

(publié dans l'entre-deux tours des élections présidentielles, en 2002, sur le site des éditions de l’Oxymore, dans le cadre de l’action de l’ASF – Auteurs Sans Fascisme, et repris sur le site Infini)