La bouche de métro crache son flot de monde. Ousmane réajuste son col et sa cravate. Il a l’impression d’être déguisé, dans cette tenue, sans sa gandoura. Plus que quelques mètres avant d'entrer au palais. Il se demande si finalement sa copine est allée travailler un peu ou a pris son congé. Elle était très tendue ces trois derniers jours. Il espère que l'entrevue la libérera enfin. « Si tout va pour le mieux, bien sûr. » C'est le moment de tout récapituler : elle s’appelle Élodie Dubois, née à Tourcoing le 15 août 1977. Fille unique, secrétaire de direction pour une compagnie d’assurances. On a décidé de se marier parce que…

Bonne question ! Pourquoi au juste ? Ousmane s'arrête un instant pour réfléchir. Que répondre à une telle question sans se confondre ? Le coup de foudre c'est un peu dépassé dans ce pays où les gens sont si calculateurs. Dire que c'est par peur de se perdre l'un l'autre, ça ne tient pas la route, le procureur pourrait lui répliquer qu'il est possible de retourner chez lui, inviter sa fiancée et se marier là-bas, pour ensuite entamer les démarches administratives. Et ça, pas question ! Il n'est pas sûr qu'Élodie soit amoureuse au point d'aller se marier en Afrique. Il faut trouver un argument solide, mais lequel ? Et puis merde ! C'est révoltant quand même, non ? N'importe quel gigolo blanc peut épouser une riche femme de sa race sans qu'aucun maire ne vienne fourrer son nez dans ses affaires, mais parce qu'un Noir veut épouser une femme blanche il faut qu'il passe par tous genres d'interrogations ?

Une image vient à l'esprit d'Ousmane, celle d'immigrants africains qui dans les années 90 s'agrippaient au tarmac de l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle afin de protester contre leur rapatriement. Une vraie honte !

– Vous désirez ?

Ousmane sursaute. Il vient d’entrer dans le hall du palais de justice sans se rendre compte.

– Bonjour. J’ai rendez-vous à dix heures, pour un entretien.

– Vous êtes ?

– Dan Fodio. Ousmane Dan Fodio.

– D’accord. Monsieur Philippe Lemeur vous attend, bureau 6. Premier couloir à droite, juste après l’ascenseur.

 

***

 

Un bref coup d'œil sur le réveil, au-dessus du micro-ondes, soustrait Élodie à ses rêveries. Neuf heures vingt, déjà ! Elle doit partir.

Dans le métro, elle récapitule les questions qu'elle prépare avec Ousmane depuis trois jours.

« Où vous êtes-vous connus ? »

« Station Barbès. Il était complètement perdu devant le distributeur de tickets de métro, je l'ai aidé. Et comme on allait tous les deux vers Sarcelles, on a voyagé ensemble. À la sortie, il m'a invitée à prendre un pot. J'ai accepté. »

« Comment vous a-t-il demandée en mariage ? »

« Cela faisait déjà deux semaines qu'on sortait ensemble. Un jour, il m'a expliqué qu'il valait mieux rompre, parce qu'il était tombé amoureux et que notre relation ne menait à rien, puisqu'il allait repartir dans son pays. C'est moi qui lui ai proposé le mariage. » Ça, ce n'est pas totalement faux, mis à part que c'est bel et bien Ousmane qui a parlé de mariage en premier.

« Que savez-vous de lui ? Comment s'appellent ses frères, sa mère, son père ? Quand et où est-il né ? »

« Le 8 juillet 1985. À Maroua, près de la frontière du Tchad et du Nigéria, dans le Nord. » Ça, il faudra le dire en faisant semblant de réfléchir, que ça ne paraisse pas trop appris par cœur. « C'est l'aîné de trois frères : Boubacar, Youssouffa, Abdoulaye ; et deux sœurs, Aïssa et… Ouayatou. Non, Awa et Aïssatou. Merde ! Comment c'était déjà ? »

Ses mains se crispent sur son sac. Elle ne peut plus appeler Ousmane : à l'heure qu'il est, il doit déjà être entré dans le palais de justice, et ils ont reçu l'ordre formel de ne pas communiquer entre eux le jour de l'entretien.

« Aïwa, Wassatou ? Yayatou et Sasawa ? Ouah ouah toutou ? »

Bon, elle le dira vite, c'est tout. Et si par hasard elle se trompe, tant pis, c'est compréhensible, avec ces noms à coucher dehors.

« Bon sang, décidément, tout est à l'envers. Tout ce qui paraîtra vrai, ce sera de l'esbroufe, et si je doute, ce sera sincère, mais ça passera pour de l'escroquerie ! »

Pour se tranquilliser, elle décide de penser à autre chose et d'arrêter net toutes ces conjectures. Elle verra bien comment ça se passe. Si le procureur est humain et fin psychologue, elle pourra prendre quelques libertés. Si c'est une peau de vache, elle se cantonnera à réciter le joli mensonge préparé à la maison. Un point c'est tout. Et les sœurs d'Ousmane s'appellent Awa et Aïssatou, sûr et certain.

Elle est enfin arrivée. Onze heures moins vingt, pas le temps de réfléchir. En sortant dans la rue, elle vérifie pour une énième fois ses papiers, la lettre du procureur. Oui, tout y est. Le palais de justice est juste en face, de l'autre côté de l'avenue. Une fois à l'intérieur, on la fait attendre quelques minutes dans le hall. Elle ne tient pas en place.

« En un mot, pourquoi vous l'aimez ? »

« Parce qu'il me b… merveilleusement bien ! »

En imaginant cette réplique, Élodie a bien failli éclater de rire au beau milieu de la salle d'attente. Elle réussit, in extremis, à se ressaisir. Non, décidément, elle n'a le droit de rien dire. Elle doit parler d'amour mais sans sexe, et de projet commun sans mentionner l'argent ou les papiers.

– Mademoiselle Élodie Dubois. Bureau numéro 6, s'il vous plaît !

« Bon, ça y est. C'est le moment d'assurer. Courage, ma vieille », pense-t-elle, peut-être à haute voix.

 

***

– Monsieur Ousmane Dan Fodio, vous êtes arrivé en France le 2 juillet 2011 et six semaines après vous publiez les bans pour vous marier, comment est-ce possible ? Connaissiez-vous déjà mademoiselle Dubois ?

– Non, nous nous sommes rencontrés ici.

– Six semaines, c'est quand même un peu tôt pour parler mariage non ?

– Qu'est-ce que j'en sais ? Les choses sont allées très vite et j'en suis le premier surpris. Nous nous sommes rencontrés, sommes sortis ensemble et nous avons constaté que nous avions des points communs, et voilà !

– Parlez-moi un peu de ces sorties…

Ousmane se lance dans un discours ordonné, sans trop chercher ses mots ; certainement un scénario qu'il s'est joué et rejoué. Le procureur le laisse faire, notant au passage quelques détails, et une fois la déclaration achevée :

– Il y a quand même quelque chose que je trouve curieux. J'ai ici les photocopies des documents que vous avez fournis à la mairie en vue de la publication de vos bans : copie de votre acte de naissance, de votre justificatif d'identité, de votre justificatif de domicile, le tout certifié dans votre pays ; manifestement, vous avez tout préparé à l'avance. Savez-vous que les mariages gris en France sont passibles de cinq ans d'emprisonnement ?

– Je le sais et notre mariage ne l'est pas.

– Et comment expliquez-vous cette anticipation sur les événements à venir ?

– Très simplement. Je vis dans un pays où il est recommandé d'être prêt pour n'importe quelle situation. Les choses se passent souvent très vite et seul celui qui prévoit a la chance de réussir.

– Donc, un mariage, c'était prévu ?

– Oui et non. Qui sait ce que réserve l'avenir ? rétorque Ousmane en souriant.

Le magistrat fixe le jeune homme pas le moins du monde intimidé. Au fond il lui est sympathique. Son histoire peut être vraie ou tissée de toutes pièces. En tout cas, il est bien renseigné et sait qu'il ne risque pas grand-chose, sauf s'il est dénoncé par un tiers ou par sa copine. Dénoncé… Oui, c'est sur ce registre qu'il faut jouer, pense-t-il. Car en réalité, ce n'est pas ce petit immigrant qui l’intéresse, mais un bien plus gros gibier. S'il joue bien, ce jeune homme peut l'aider à lui mettre le grappin dessus.

– Depuis votre arrivée, on vous a plusieurs fois vu en compagnie d'Alioum Wallid Lokum alias Awilo, proxénète, escroc et faussaire, bien connu des services de police, qu'on fait suivre depuis déjà quelques mois. Pouvez-vous me dire ce que vous trafiquez ensemble ?

Ousmane accuse le coup, mais se reprend très vite.

– Tonton Awilo est mon oncle, le frère de mon père.

– Sur vos documents figure le nom de votre père, mais je ne vois aucune similitude avec celle du dénommé Awilo.

– Oui, je sais. Je ne mens pas. Chez nous les frères ne portent pas toujours le même nom de famille. Parfois, dans mon village, les noms sont donnés selon un code bien établi. Ainsi, un enfant pourrait porter le nom d'un ami de son père, par reconnaissance pour une bonne action.

Décidément, ce garçon a réponse à tout ! Et il doit avoir peur, car la vengeance des hommes comme Awilo s'avère redoutable. Philippe décide d’abattre sa dernière carte.

– Écoutez Monsieur, c'est assez facile de prouver vos liens de parenté avec monsieur Alioum Wallid Lokum. Savez-vous que mentir à la justice constitue un délit grave ? Si c'est votre oncle, vous n'avez rien à craindre, mais si ce n'est pas le cas, je vous suggère de collaborer. Allons… Parlez-moi d'Awilo, et je vous laisse vous marier en paix.

Du bluff, bien entendu : il ne peut absolument pas réclamer un document officiel sans rapport avec le mariage, et l'enquête sur le proxénète n'a encore rien d'officiel. Le procureur laisse le jeune homme réfléchir : il semble mal en point, en proie à un combat intérieur. Trahir ? Non, ça jamais ! On ne le lui pardonnerait pas au pays. Les hommes comme Awilo sont d'une aide précieuse pour la communauté de par leurs dons et multiples implications dans la vie communautaire. Bien que résidant en Europe, ils sont aussi présents dans les villages que des personnes physiques peuvent l'être. Trahir ? C'est sceller le sort de ceux pour qui ils « se battent » en France.

– Je veux un avocat, finit par dire Ousmane.

Philippe Lemeur vient de perdre la partie. Dans le dossier qui lui est arrivé du Cameroun, il n'avait rien trouvé d'illicite, et il commence à se demander s'il n'y a pas une pointe de vérité dans l'histoire de l'immigrant. Il décide de clore la session avec l'Africain, afin de disposer d'un peu de temps pour préparer l'entretien suivant.

 

Pour Élodie, il opte pour une autre tactique. Il entre tout de suite dans le vif du sujet, le plus sèchement possible. Son idée est de la déstabiliser, par tous les moyens, pour qu'elle finisse par renoncer au mariage.

– Quand votre petit ami a-t-il pris la décision de se marier ?

– Cela faisait déjà deux semaines que nous sortions ensemble, mais notre projet était impossible, alors on…

– Non. Je ne vous demande pas quand vous avez parlé ensemble de mariage pour la première fois, mais quand lui, Ousmane Dan Fodio, a pris la décision de se marier. Ou si vous préférez, à quel moment votre fiancé a-t-il entamé ses démarches administratives ?

Comme prévu, la jeune femme est complètement déboussolée. À en juger par son attitude, elle n'entre pas dans la combine d'Awilo, c'est certain.

– Je ne comprends pas bien votre question… On a décidé de se marier, et après, on a commencé les démarches, logiquement…

– C'est faux, Mademoiselle. Vous mentez.

– Ah non, Monsieur, je vous jure que je ne mens pas !

– Si vous ne mentez pas, alors, c'est qu'on vous a menti. Regardez ces documents, Mademoiselle : ils viennent du Cameroun. Vous voyez les dates ? Oui, bien avant le départ d'Ousmane. Ce qui prouve de manière irréfutable que votre fiancé avait une idée en tête bien avant de vous connaître : il devait à tout prix se marier, avec n'importe qui, pourvu qu'elle soit Française. Je regrette de vous en informer, Mademoiselle, mais c'est un cas assez clair de mariage frauduleux.

Maître Lemeur la tient entre ses griffes. Il attend un moment, avant de lui assener la réplique finale :

– De deux choses l'une, Mademoiselle. Soit vous êtes complice, soit vous êtes victime. Si c'est le cas, il vous faut absolument effectuer une déclaration écrite, sinon, vous risquez d'être inculpée.

Mais là, la petite a une réaction totalement inattendue. Alors qu'elle était au plus bas, confondue, humiliée, elle se dresse tout à coup sur sa chaise pour lancer, rageuse :

– Il cherchait à se marier avec n'importe qui ? Vraiment ? Mais moi, je ne suis pas n'importe qui, monsieur le procureur ! Et puis qu'est-ce qui vous fait croire ça ? Parce qu'il a préparé ce type de papiers, « au cas où », avant son voyage ? Alors, vous, vous pensez que quand un homme garde un préservatif dans son portefeuille, « au cas où », ça veut automatiquement dire qu'il est prêt à baiser avec n'importe qui ? Désolé, Monsieur le Procureur, mais moi, je ne signe rien. Je ne suis ni victime ni complice, ou plutôt si, Ousmane et moi, nous sommes complices. Quoi, ce n'est pas légal, l'amour complice ?

Le procureur se rend aussitôt compte de son erreur : il est allé trop vite en besogne, avec un ton accusateur bien trop marqué. Et du coup, elle a réagi comme un animal blessé, et elle lui a sauté à la gorge. Dès lors, il n'y a plus rien à faire. Pendant tout le reste de la séance, elle campe sur ses positions, sur la défensive. Il l'a mal jugée, assurément. Elle est beaucoup moins naïve que prévu, mais beaucoup plus fragile. Ce n'est pas la candeur ni la sottise qui motivent sa démarche, non, son mariage est un acte désespéré, le dernier pari d'une femme seule et trop souvent bafouée, souffrant probablement de carences affectives depuis l'enfance. Au bout de vingt minutes, l'entretien devient un vrai dialogue de sourds, Philippe essaie de poursuivre l’interrogatoire, mais les réponses d'Élodie n'ont plus rien de rationnel, elle parle de ses désillusions sentimentales, de sa vie triste et routinière de célibataire endurcie, et même de sa mère qui ne l'a jamais vraiment aimée. Il faut abréger au plus vite, alors le magistrat la rassure :

– Tranquillisez-vous, Mademoiselle, je vais vous laisser vous marier. Mais je suis désolé : je ne peux pas non plus fermer le dossier dans ces conditions. Vous recevrez très certainement la visite d'un inspecteur, au bout d'un an de mariage.

La jeune femme part sans demander son reste, extrêmement confuse. Philippe Lemeur s’accorde une courte pause café, pour évacuer la tension accumulée au cours de ces deux interrogatoires particulièrement éprouvants, puis rédige en fin de matinée son compte-rendu des deux entretiens.  À la fin du dossier, il écrit : « Enquête auprès du couple au bout d'un an de mariage fortement conseillée. »

« Enfin, si dans un an, le couple existe encore », pense-t-il.

 

***

Deux heures du matin. Ousmane entend la porte de l'appartement s'ouvrir. C'est Élodie. Il se rue vers elle. Elle pue l'alcool et le tabac :

– Chérie, j'étais mort d'inquiétude ! Où tu étais ?

– Toi, mort d'inquiétude ? Tu te fous de moi ? Ah, oui, bien sûr, j'oubliais, tu es pressé de savoir si je t'ai balancé, c'est ça ? T'en fais pas, mon petit chocolat d'amour, Élodie c'est une bonne poire. Élodie, elle est trop gentille pour te dénoncer.

Ousmane est désemparé. Il essaie de s'approcher, de la prendre dans ses bras.

– Non, ne me touche pas, salaud ! N'essaie pas de m'amadouer, je connais ta combine, va. Pas besoin de me baratiner ou de te mettre à roucouler, tu sais. Tu veux tes papiers, il n'y a que ça qui t'intéresse, pas vrai ? Eh ben, on s'arrangera, on fera semblant. Moi je m'en fous. Je ne te demanderai même pas d'argent, tiens. Par contre si tu veux baiser, tu iras voir les putes, parce que moi j'ai décidé de ne plus jamais baiser de ma vie avec un salaud ! Fini !

Élodie part en titubant dans sa chambre et Ousmane reste dans le canapé du salon, sans broncher, abattu. Tout à coup, il éprouve une profonde lassitude, une peine accablante, sans vraiment savoir pourquoi. Pourtant, aujourd'hui, il devrait se réjouir, célébrer sa grande victoire, l’obtention de son visa pour l'Europe, son seul objectif depuis des mois. Mais non, il ne s’est jamais senti aussi triste et seul depuis son arrivée en France. Bien sûr, c’est à cause d'Élodie. Sa détresse vient de l’émouvoir au plus haut point. C’est la première fois qu’il la voit ainsi, si malheureuse, si désappointée, au fond, si humaine. Il voudrait faire quelque chose pour elle, mais sait bien que c’est impossible. Un mélange amer de regrets, d'empathie, de désirs frustrés lui saute au visage, oppresse sa poitrine et trouble son esprit. Il se met à pleurer, sans raison. Qui sait, peut-être par amour.