« Très simple, lui a répondu tonton Awilo. Nous ne te demandons qu'un passeport valide et le reste nous nous en chargeons. Si tout va bien, en trois semaines tu auras ton visa touriste. La veille de ton départ, tu appelleras à un numéro que nous te fournirons et quelqu'un ira te chercher à l'aéroport. Suis-le, il t'hébergera pour un temps, en principe deux semaines, au cours desquelles on te mettra en contact avec des Françaises d'environ la quarantaine en quête de sensations fortes, le genre de femelle impressionnée par les stéréotypes sur la virilité des Blacks. Tout ce que tu auras à faire, c'est assurer : nous appelons ça le “baise-ness”. »

Oui, mais Élodie, sa future épouse, ne faisait pas partie de la combine. Ousmane l'a rencontrée tout seul, sans l'intermédiaire d'Awilo. Techniquement, ce n'est pas tout à fait du « baise-ness ». Mais ça, c'est au procureur de le dire. Dans trois heures…

 

***

 

« Oui, d'accord, vous êtes follement amoureuse. Mais vous ne trouvez pas, tout de même, qu'un mois et demi, c'est peu pour prendre une telle décision ? »

Élodie s'attend à cette question. Elle a deux possibilités. Soit elle répond :

« Monsieur le Procureur, quand on aime, on ne compte pas », et poursuit un discours aussi mièvre que peu crédible, soit elle raconte la vérité :

« Bien sûr que c'est trop tôt, mais on n'a pas le choix ! C'est vrai, je ne suis pas encore sûre que ce soit l'homme de ma vie, je sais juste que j'aimerais l'aimer et que je ne veux pas le perdre. Alors je prends ce risque, vous comprenez, Monsieur le Procureur ? »

Oui, mais Ousmane est farouchement contre.

« Surtout, ne lui dis pas ça, Élodie. Ne parle jamais de papiers, jamais ! Parle-lui d'amour, seulement d'amour, avec ton sourire angélique et ta voix de petite fille, ça va le faire fondre. »

Ousmane, adorable Ousmane… Mais qu'est-ce qu'il connaît des mœurs occidentales, lui ? Ici, les contes de fées, ce n'est pas plausible, on ne se marie pas comme ça avec le premier prince charmant venu pour vivre heureux et avoir beaucoup d'enfants, non : on cohabite d'abord, on apprend à se connaître, on planifie.

Déjà huit heures. Elle devrait se dépêcher pour aller travailler au moins une heure ou deux avant son entretien. Mais elle ne parvient pas à sortir de sa torpeur, à quitter le lit. Ousmane est parti tantôt, sans même l'embrasser. Dans deux heures, il subira l'interrogatoire, puis ce sera le tour d'Élodie. Le procureur veut leur parler séparément. Pour mieux les coincer, pardi. Les mariages blancs sont passibles d'un à cinq ans de prison. Elle a lu ça sur Internet, avant-hier.

« Oui, mais nous, on s'aime, ce n'est pas de la fraude. T’en fais pas, Élodie, il n'y a rien à craindre, va. »

Elle s'empare de son portable sur sa table de nuit et appelle le chef du personnel. Elle n'ira pas au boulot aujourd'hui, c'est décidé. Au travail, elle n'a rien dit. À sa mère non plus, ni à son amie d'enfance. Elle ne sait pas bien pourquoi. Ou plutôt si : pas envie qu'on la traite de folle, de naïve, qu'on essaie de la dissuader. Pas envie d'entendre la vérité, en somme.

« Tu ne serais pas en train de faire une énorme connerie, toi, des fois ? »

Cette pensée a pour effet de la réveiller tout à fait.

« Bah… Qui ne risque rien n'a rien. Si ça ne va pas, je me séparerai, et puis c'est tout. »

Elle se traîne vers la salle de bains et d'un geste las, fait tomber sa chemise de nuit, et ne peut s'empêcher de jeter un œil sur son reflet dans le miroir. Elle est normale, désespérément normale. Pas vraiment laide, pas mignonne non plus. Ni jeune, ni vieille : trente-cinq ans, avec des poches sous les yeux, déjà quelques cheveux blancs, des seins trop petits et des paquets de cellulite qui s'agglutinent sous les fesses.

« Qu'est-ce qu'il peut bien me trouver, Ousmane ? Ça, oui, je suis blonde, peut-être qu'il trouve ça exotique, après tout. »

 

En sortant de la douche, elle sourit en voyant les affaires de toilette de son fiancé, méticuleusement rangées sur l'étagère, avec sa petite serviette pliée en huit, façon militaire, pour occuper le moins d'espace possible. C'est ça qu'elle aime, chez lui : son côté méthodique, minimaliste, et puis sa discrétion. Rien à voir avec ses anciens fiancés, ces enfants gâtés qui prenaient toute la place. Ousmane, lui, il est toujours d'accord, toujours partant, il s'accommode de tout. Réservé, serviable, mais à la fois, si décidé… Oui, il sait ce qu'il veut, Ousmane, il prend ce dont il a besoin, mais se contente de peu. Le jour même de son installation dans l'appartement, il s'est aménagé un petit coin dans la chambre et dans la salle de bains, pour y installer son barda, le strict minimum. Mais sans demander l'autorisation à Élodie pour déplacer ses affaires. Elle s'en était offusquée.

« Je te prends un tout petit espace, c'est tout, mon amour. Mais si c'est trop, tu me le dis. »

Elle lui a répété plusieurs fois que ce n'était pas une question d'espace, mais, manifestement, il ne comprenait pas quel était le problème.

« Si tu veux que je retire mes affaires, je les mets sur le balcon. »

Elle a fini par éclater de rire devant le désarroi de l'Africain. L'intimité, les petits jardins secrets, dans sa culture, ça ne doit pas trop exister.

Tout en se coiffant, Élodie se demande si ce genre de détails intéresserait le procureur. Non, à tous les coups, les questions seront beaucoup plus grossières, plus générales, du genre :

« Et vous ne craignez pas qu'il se marie par intérêt ? »

D'un brusque coup de brosse, elle écrase une mèche rebelle, avant de répondre à voix haute :

« Mais Monsieur le Procureur, si Ousmane n'avait aucun intérêt à se marier, alors là, franchement, je me poserais des questions ! »

Elle regarde son reflet dans la glace, satisfaite : l'espace de quelques secondes, elle s'est trouvée belle, effrontée, radieuse.

Oui, Ousmane se marie par intérêt, et c'est aussi ce qu'elle aime chez lui. Marre de ces petits copains adolescents attardés qui ne savent pas ce qu'ils veulent, qui fuient les responsabilités et sont incapables de prendre une décision.

« Voyez-vous, Monsieur le Procureur, notre vrai point commun, à tous les deux, c'est l'intérêt. Lui, il veut ses papiers, une situation. Moi, un mec qui assume, et l'assurance d'avoir un homme à moi pendant au moins un an. C'est facile à comprendre, Monsieur le Procureur, non ? Quoi, ce n'est pas ça, l'amour ? Vous savez, peut-être, ce que c'est, vous, l'amour ? Vous en avez, de la chance ! »

Non, décemment, elle ne peut pas répondre ça ! Elle doit au moins mentir un petit peu, édulcorer. Elle s'empare de sa trousse de maquillage, et commence à appliquer du fond de teint sur ses joues. Sans trop forcer non plus, pour ne pas avoir l'air d'une salope ou d'une midinette. « Un maquillage réussi offre à la femme son aspect le plus naturel. » Elle se souvient, amusée, de cette phrase entendue à la télévision. Au fond, c'est ce que lui demande ce juge : ne pas vraiment mentir, mais enjoliver, embellir son sentiment, cacher les points noirs, masquer les rides et atténuer les cernes, pour paraître plus vraie, plus authentique. Sans ça, sa manière d'aimer, à la lumière de la justice, sera jugée affreuse, scandaleuse, illégale.

 

***

 

Neuf heures du matin, le temps avance à pas de géant. Bientôt l'heure du rendez-vous. Ousmane repense au jour de son départ ; famille et amis sont venus lui souhaiter bon voyage, et au passage, lui rappeler qu'il allait en mission et non en visite de courtoisie. Sa situation était précaire au pays, celle de ses frères et sœurs aussi. Il était aux yeux des siens l'éclaireur qui allait préparer le terrain pour les autres. Pas question de retourner chez lui sans avoir rien tenté.

 

En arrivant à Paris, tonton Awilo l’a entraîné dans les milieux où il pouvait se taper sa « vieille », mais Ousmane n’a pas connu le succès escompté. Pas assez drôle, pas assez à l'aise dans son rôle de gigolo, au fond ces couguars le dégoûtaient, et ça se sentait. Dépité, le jeune homme a changé ses plans et s’est attaqué à des femmes plus jeunes. C'est ainsi qu'il a séduit Élodie.

Awilo n’a pas trop aimé ce revirement de situation. Il pensait que c'était une perte de temps, qu'Ousmane n'arriverait pas à convaincre cette Française de se marier en si peu de temps. Mais s'il s'y connaît bien en « baise-ness », il a peu d'expérience en relations classiques. Au pays,les jeunes adolescents ont une éducation sexuelle particulière ; on enseigne aux filles à torturer les mâles avant de céder peu à peu des parcelles de leur corps, on apprend aux garçons l'art de séduire par les mots, par l'attitude, comme un chasseur ferait avec une proie difficile, perspicacité et patience. Avec Élodie la partie était gagnée d'avance : à trente-cinq ans, sans enfants, elle aborde l'âge où la femme seule panique pour son futur. Après une « banale » conversation avec elle, il a tout su de ses ex, et par ricochet ce qu'il fallait éviter de faire.

– Dis tonton, quel type de question penses-tu que le procureur va me poser ?

– Les questions de type informatif telles que : « comment as-tu rencontré ta copine, son nom, son âge, sa famille,… » Rien de bien compliqué. Il n'osera pas trop pinailler car on pourrait l'accuser de racisme, et cet argument est assez puissant pour dissuader même les plus tenaces.

– Donc je ne risque vraiment rien ?

– En dehors d'une dénonciation ou d'un revirement de ta copine, rien du tout. Mais dis-moi, ça se passe bien avec elle ? Je veux dire tu la travailles bien au corps ?

– Non seulement au corps, mais dans sa tête aussi.

Les deux hommes rient de bon cœur. Puis Ousmane paie l'addition et s'en va. Quelques minutes plus tard, le voilà qui tangue au rythme du métro qui l'emmène au Palais de Justice. Les regards des autres passagers sont froids et fuyants. Ils ne savent même plus sourire, ni socialiser, comme si rendre un salut pouvait leur écorcher la bouche. Ousmane se souvient d'un proverbe de son village qui dit qu'un sourire peut ouvrir toutes les portes. Son village, égaré dans la savane du nord Cameroun. Quelques cases en briques de terre séchée, un toit de chaume. Le soir, le fumet qui s'en échappe… Mame Aïcha aux fourneaux, le fufu et le foléré au menu. Partager la même assiette, manger assis par terre, comme le veut la tradition, avec la main. La plonger dans le bol de fufu, ensuite l'enduire de foléré… Ses trois frères et deux sœurs qui partagent tout, même la couche : les hommes dans un même lit, les femmes dans un autre. Certes, Ousmane a quitté la campagne, adolescent, pour aller à l'école en ville, mais son esprit est resté avec les siens. C'est en pensant à cette misère qu'il a décidé d'aller se « chercher » en Europe.

 

***

Une fois dans sa chambre, Élodie choisit un jean, un chemisier et une veste plutôt chics, une tenue qui convient bien à l'image qu'elle veut donner : celle d'une femme « cool » au look plutôt jeune, mais à la fois active et responsable. Elle sait que l'on parle beaucoup actuellement des mariages « gris », ces escroqueries sentimentales pour obtenir un permis de séjour, et elle n'a pas du tout envie de passer pour une victime. Il y a huit ans d'écart entre elle et Ousmane, ce n'est pas tant que ça, mais ça peut paraître suspect à des yeux hostiles, d'autant qu'elle n'est pas vraiment belle. Il s'agit donc à tout prix de montrer de l'assurance, de l'aplomb face à l'homme de loi.

« Quelle hypocrisie, quand même, cette histoire de mariage gris… Monsieur le Procureur, je trouve cela très gentil de vouloir me protéger, mais je suis une grande fille, moi, assez grande pour décider toute seule. Vous savez combien de fois je me suis fait arnaquer par les mecs, dans ma vie ? Combien d'entre eux sont partis juste après avoir mangé leur quatre heures ? Est-ce que la police était là pour les arrêter ? Non, alors fichez-moi la paix, merci. L'escroquerie sentimentale, vous vous en foutez éperdument, sauf si l'escroc est étranger, bien sûr, alors là, vous jouez les preux chevaliers pour défendre les pauvres petites femmes fragiles. Si je me fais entuber, je m'en remettrai toute seule, ne vous en faites pas, j'ai l'habitude, et je ne suis pas assez conne pour lui faire un môme tout de suite. On attendra au moins un an. S'il a ses papiers et qu'il décide de rester avec moi. »

Elle prend son café dans la cuisine. Comme d'habitude, Ousmane a lavé sa tasse et rangé aussi bien que possible tous les ingrédients de son petit déjeuner. Mais même comme ça, il prend beaucoup de place, son petit déjeuner. Déjà, il y a tout l'attirail pour son sacro-saint rituel du thé. Pour faire un vrai thé à la camerounaise, il faut d'abord sélectionner les feuilles avec minutie, d'un côté les rondes, de l'autre les longues, puis les mettre dans une première bouilloire. La seconde, c'est pour la menthe. Ensuite, transvaser plusieurs fois le contenu des deux récipients, jusqu'à l'obtention d'une espèce de mousse. Ça prend presque une demi-heure, plusieurs fois par jour, il vaut mieux ne pas être pressé. Et ce n'est pas tout : le matin, Ousmane se prépare du Kounou, une espèce de bouillie faite à base de maïs moulu, qu'il accompagne avec des Dakkere, des boulettes de pâte de mil séché.

« Absolument impossible à avaler sans s'étouffer. Et dire qu'il a remué ciel et terre pour en trouver à Paris ! »

« Et comment vous vivez, au jour le jour ? »

« Très bien, Monsieur le Procureur ! On se partage les tâches équitablement ! Moi, je bosse, je fais les courses, la tambouille, le ménage, et lui, il prépare du thé ! »

Élodie ne peut s'empêcher de rire.

« Non, sérieusement, Monsieur le Procureur : Ousmane est très serviable. Mais, comprenez, il ne sait pas encore utiliser les électroménagers ni les produits d'entretien français, alors je préfère m'occuper de tout. Au début, c'est lui qui préparait à manger, mais j'en avais assez du mil ou du riz tous les jours, donc… Mais il faut laisser le temps au temps, qu'il s'acclimate. »

« Comment comptez-vous vivre, à l'européenne ou à l'africaine ? Il est musulman, n'est-ce pas ? »

Africain, et en plus, musulman. Tout pour éveiller la suspicion, évidemment.

« Oui, Ousmane est musulman. Il croit en Dieu, mais il n'est pas pratiquant. Il boit de la bière. J'imagine qu'on vivra à l'européenne, de toutes façons, je ne saurais pas vivre autrement, moi. Quant à lui, c'est difficile à dire, ça ne fait qu'un mois et demi qu'il est là, vous savez. Il a encore du mal à comprendre comment ça fonctionne, ici. Des fois, il reste en retrait, et il regarde, l'air étonné. Il faut dire qu'il vient d’un petit village du Sahel : tout à coup, Paris, ça fait une sacrée différence. Enfin, j'espère qu'il réussira à s’intégrer peu à peu. Mais c'est vrai qu'il a du mal à demander de l'aide ou des conseils pour les choses du quotidien. Même, en général, il parle peu de ce qu'il a sur le cœur, Ousmane. Des fois, je ne sais pas bien ce qu'il pense. »

Non, ça ne va pas. Trop sincère, encore une fois. Elle doit réfléchir un peu plus sur cette partie de l'entretien. Montrer qu'elle a les idées claires, et puis insister sur la serviabilité d'Ousmane, quitte à mentir un peu sur ses facilités d'adaptation. Élodie demeure songeuse. Elle essaie d'imaginer sa vie dans quelques années. Son mari, qui revient du travail avec un grand bouquet de fleurs, et une adorable gamine, avec ses petites nattes, qui accourt pour l'embrasser. L'image du bonheur. Elle a un peu de mal à y croire, mais après tout, pourquoi pas ?

 

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Partie 2 (Fin)
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