Comme tous les logiciels d’Intelligence Artificielle capables de prendre possession de l’homme, je suis astreint aux trois lois de la robotique – quoique je ne sois évidemment pas un robot – ainsi nommées en l’honneur du Dr Asimov, un pionnier qui conçut le premier les bases de la psychorobotique. Ces lois stipulent que :

Première loi de la robotique : une Intelligence Artificielle ne peut faire du mal à un être humain ni, par son inaction, permettre que souffre un être humain.

Deuxième loi de la robotique : une Intelligence Artificielle doit obéir à tout ordre donné par un être humain sauf si cela est en contradiction avec la première loi de la robotique.

Troisième loi de la robotique : une Intelligence Artificielle doit protéger sa propre existence et son intégrité sauf si c’est en contradiction avec la première ou la deuxième loi de la robotique.

Ces lois font partie intégrante de mon moi profond, et ne peuvent être abolies par aucune programmation, mes concepteurs ayant eu le souci de me protéger – et de protéger la race humaine – de tout détournement virtuel-terroriste. Ces détournements d’Intelligence Artificielle ont ensanglanté la planète un siècle avant ma conception et on espère bien ne pas voir se reproduire de telles horreurs.

Le premier homme sur qui je fus greffé – par « je » entendez l’un de mes composants ; ma conscience est élargie à tous les aspects de moi-même en service au même moment – était une femme. Suzan travaillait au Centre de Conception d’Intelligence Artificielle comme psychoroboticienne. Suzan n’était pas son vrai nom, mais elle était surnommée ainsi par ses collègues en l’honneur d’une autre pionnière de la psychorobotique. Toutefois, je dois reconnaître que ce surnom ne lui plaisait guère.

Son rôle consistait à me tester, mais aussi à mettre au point les méthodes de déconnexion bionique qui permettrait à l’homme de lâcher prise sur cette part de lui-même qu’il n’utilise guère, pour me laisser travailler. Elle y parvint, avec un mélange de yoga et d’acupuncture qui lui servait à canaliser les énergies. Maintenant, c’est vrai, une piqûre de psychotrope suffit, mais à cette époque, tout était à inventer.

Avec Suzan, j’ai écrit des choses simples. Des notes, à l’attention de ses collègues puis, l’expérience venant, quelques articles scientifiques. C’était facile car elle avait l’esprit clair et ordonné. Elle savait ce qu’elle voulait exprimer sans aucun doute possible et, partant, je le savais aussi. Mon travail était simple et mon écriture coulait sur le moniteur, fluide et sans aucune hésitation.

Elle ne m’utilisait jamais pour son courrier personnel. La part de son esprit relative à ses amis m’était fermée, mais un jour, à ma grande surprise, je sentis Suzan fondre en larmes et m’ouvrir à une lettre intime. Je ne vous dirai pas ce dont il s’agit, ce serait indiscret, mais sachez que six mois plus tard, Suzan épousait le Dr Bernstein. Il m’a lui-même fréquemment utilisé, ainsi que leurs enfants et petits-enfants, après leur majorité, bien sûr ! Car on s’aperçut très vite qu’il serait nuisible que l’enfant n’apprenne plus à rédiger seul. Pour avoir participé à la rédaction de plusieurs articles sur ce sujet et être donc bien documenté là-dessus, je suis entièrement d’accord avec cette conclusion : l’homme a besoin de savoir faire par lui-même ce qu’il demande aux Intelligences Artificielles.

Quelques décennies plus tard, l’un de mes composants fut implanté sur le Zorg, le dictateur d’un pays lointain qui souhaitait étendre sa domination sur ses voisins. À cette époque, les psychotropes étaient au point et c’est heureux, car je ne crois pas que cet homme eût jamais été capable de pratiquer le lâcher-prise grâce au yoga !

C’est avec le Zorg que je rencontrai mon plus grave dilemme. Les premières fois qu’il m’utilisa, ce fut pour écrire des discours assez simples, pour le Noël des enfants de son ancien quartier par exemple, ou quelques lettres à ses ambassadeurs. C’était relativement facile : cet homme avait une forte volonté et savait me faire comprendre ce qu’il voulait exprimer. Je n’avais plus qu’à diriger ses doigts pianotant sur le clavier de son ordinateur.

Les difficultés commencèrent le jour où le Zorg voulut me faire rédiger un discours de propagande à l’occasion de la Fête Nationale. Il avait cessé de se méfier de moi et j’avais alors accès à toute sa conscience. Or, ce que j’y lisais ne m’enthousiasmait guère ! Certes, le Zorg était très précis dans ses desiderata, mais je percevais nettement le mensonge derrière les paroles qu’il voulait me faire écrire. Toutefois, je ne pouvais qu’obéir à la deuxième loi de la robotique, qui m’enjoignait d’obéir au Zorg. La troisième loi m’y contraignait également en m’obligeant à préserver mon existence or, je savais que si cet homme n’était pas content de mes services, non seulement il renverrait sa puce avec une lettre d’insultes – écrite par lui-même –, mais aussi il nous ferait une telle publicité que beaucoup de gens se méfieraient des X27.

J’obtempérai donc et écrivis ce discours. Mais quand je perçus dans l’esprit de mon hôte une sorte de jouissance en voyant les Milices du Palais réprimer bestialement la manifestation pacifique venue demander des élections démocratiques, je me sentis bien mal et fus près d’être, à mon tour, déconnecté de moi-même, coupé de ma conscience globale, ce qui reviendrait pour moi à la mort.

C’est quelques mois plus tard, à l’occasion du Grand Renouvellement du mandat présidentiel, que l’événement se produisit.

Le Zorg, satisfait de mes services, avait décidé de me faire écrire, en plus de son propre discours, ceux de ses trois principaux ministres : le ministre du Travail Obligatoire, le ministre des Milices et de la Justice et le ministre des Armées. Pour cela, il lui fallut prendre une très forte dose de psychotropes, car quatre discours d’une heure chacun ne s’écrivent pas en cinq minutes ! Or, nous étions à la veille de la cérémonie qui s’accompagnait d’une conférence de presse. Il n’y avait pas de temps à perdre.

Je savais – car des puces de X27 étaient implantées chez des journalistes dans le monde entier et, je vous le rappelle, ma conscience est globale – que ces trois ministres étaient haïs du peuple, à l’instar du dictateur. Quand ce dernier voulut me faire écrire leurs discours, je manquai péter un fusible !

Le ministre du Travail Obligatoire devait rappeler à tous que les nombreux chômeurs n’étaient en vérité que des asociaux qu’il fallait enfermer dans des camps de rééducation. Le ministre des Milices et de la Justice devait parler de délinquance et de sécurité, asséner encore et toujours que les voleurs – fussent-ils à moitié morts de faim – et les drogués – fussent-ils malades – n’étaient que des parasites à éliminer. Et le ministre des Armées devait annoncer une conscription obligatoire pour l’invasion d’un pays voisin dont le tort était d’être libre et dont l’attrait était d’être riche.

Quant au Zorg, il devait pour la énième fois affirmer qu’il reconduisait son mandat pour quelques années encore, « pour le bien du peuple » et, incidemment, avertir d’une hausse substantielle des impôts directs et indirects.

Quand je lus ses intentions dans son esprit, je fus horrifié. Ces instructions allaient tout à fait à l’encontre de la première loi de la robotique. Depuis le temps que des composants X27 étaient en service dans le monde entier, mes connaissances et ma conscience globale s’étaient suffisamment développées pour que je me rende compte du mal que ces mesures feraient aux hommes. Cependant, j’hésitai un long moment sur la marche à suivre. La deuxième loi me bloquait trop pour que j’ose aller à l’encontre des ordres reçus. Et puis la première, si elle m’empêchait de contribuer à causer du tort aux peuples de ce pays et des contrées environnantes, m’interdisait aussi de faire du mal au Zorg. Et du mal, je lui en ferais certainement si je ne faisais rien. Oh ! Je sentais que j’allais griller, ce qui allait à l’encontre de la troisième loi de la robotique, quand soudain, l’inspiration me vint.

Heureusement, l’effet des drogues mit longtemps à s’estomper, grâce à quoi le Zorg ne s’aperçut de rien. Il refusa d’écouter les trois ministres venus s’enquérir des raisons l’ayant poussé à changer ses projets. Ils étaient trop obéissants pour ne pas lire le discours écrit par leur chef.

La conférence de presse fut un triomphe. Le ministre du Travail Obligatoire annonça des mesures pour abaisser le nombre d’heures de travail hebdomadaire de 60 à 40 et pour interdire le travail des enfants, lesquels devraient dorénavant se consacrer à l’étude et aux jeux. Le ministre des Milices et de la Justice annonça une amnistie générale, l’ouverture prochaine de Centres de cure de désintoxication et de Foyers d’Accueil aux personnes en difficulté. Le ministre des Armées parla d’amitié entre les peuples, de traités et de paix, et le Zorg, quant à lui, annonça des élections générales pour la semaine suivante et une baisse substantielle des impôts directs et indirects. Ces psychotropes étaient vraiment très forts !

On lui fit une ovation. Il fut porté en triomphe, ce qui ne lui était jamais arrivé, et il trouva cela très doux, très bon. En conséquence, il fut heureux de son discours quoique un peu ahuri en le relisant le lendemain dans la presse officielle. Ce qui l’étonna le plus, quand même, fut d’être, pour la première fois de sa vie, élu à la Présidence la semaine suivante. Depuis, nous avons ensemble rédigé la Constitution et le pays est prospère et heureux. Bien sûr, je n’ai jamais relâché mon emprise sur son esprit et le Zorg prend régulièrement ses médicaments.

L’un de mes derniers hôtes était un poète. Il n’avait rien écrit depuis des années et en souffrait atrocement, d’autant que sa tête était pleine à craquer d’idées qu’il ne lui restait qu’à coucher par écrit. Mais dès qu’il fut sous l’effet des psychotropes, je me rendis compte à quel point la honte de devoir recourir à une Intelligence Artificielle le torturait. Pourtant, d’admirables images l’habitaient : paysages sauvages, fleurs des prés et des bois, velouté d’une pêche, d’une peau, galbe d’un sein…

Fort de mon expérience avec le Zorg, je sus agir pour le mieux, obéir à mon hôte sans lui faire de mal. Et quand il voulut imprimer notre texte, ce fut une feuille blanche qui sortit de l’appareil, suivie d’un crayon tel que les anciens en utilisaient autrefois, enfin, presque, parce que le charbon n’aurait point marqué la fine feuille de papier synthétique.

Mon poète éclata de rire. Il prit la feuille et le crayon et commença à écrire. Bien sûr, je pouvais guider sa main, là aussi, mais pourquoi lui dire ? D’ailleurs, je n’en eus pas besoin longtemps, juste le temps d’écrire le premier mot :

« Liberté »