Ce n’est plus un décès bizarre qui se signale à notre attention éberluée. Ni deux. Mais trois ! Quelques quotidiens, sentant une montée des ventes se profiler à l’horizon (si tant est qu’il faut  en tenir une bonne pour voir monter ce genre de truc à l’horizon), envoient leurs meilleurs limiers sur les lieux. Homme ou femme, aucun intérêt. Ce qui compte, ce sont le briquet coincé entre les cervicales, le tournevis dévissant les intestins, la brique de lait jouant au poumon de secours. Localement, quelques Sherlock Holmes locaux (obligé) cherchent la petite bête. Mais tout cela reste cependant confidentiel. Les frontières restent imperméables aux mystères. Sauf que si le mystère est interdit de séjour chez le voisin, celui-ci peut posséder ses propres mystères. En termes clairs, les morts défiant l’entendement se multiplient au gré des villes et des vallons de notre beau pays. Que faire, sinon en référer aux politiques. Le législateur nous pondra un bon vieux décret interdisant aux décès la moindre bizarrerie, et le tour sera joué. Résultat nul et non boulevar, ou avenu comme l’on veut. Le plus judicieux est de trouver un comptable sans peur ni reproche. D’accord, c’est un peu long. L’individu trouvé, le travail effectué, les résultats publiés. C’est quoi ce bordel. Plus d’une centaine d’incidents (on remarque l’intervention du politique) ont été recensés. Le phénomène n’ayant pas l’air de se calmer, un statisticien est appelé au secours. Enfermé dans un bureau, jonglant avec courbes et chiffres, le mathématicien se donne la mort d’une balle dans la tête. Enfin une mort naturelle. Les apparences peuvent s’estimer sauvées.

L’internationalisation étant à la mode, les incidents flirtent avec l’épidémie. L’on s’aperçoit que nombre de pays sont touchés, à vrai dire et en tirant les verres (pardon, les vers) du nez de qui de droit, tous les pays sont touchés. Autrement dit, la planète est atteinte. Bon d’accord, là, çà fait peur. On décide de jouer cartes sur table. Récapitulation. Plus de 1500 décès. Plus de 1500 autopsies mettant au jour plus de 1500 « armes du crime » allant du classique rasoir électrique au plus vulgaire manche à balai. Intensité du phénomène, çà dépend des jours. Début de la foire, environ deux mois sans compter que l’on a peut-être raté le début. Des réunions sont organisées. Des réunions de crise les suivent de près. Toutes les polices sont sur les dents (il y a de ces expressions, je vous jure). Les services secrets les suivent de près. Tout ne manque pas de donner …..UN résultat. On décide d’un commun accord de baptiser ce fichu bordel du nom officiel de « PHENOMENE ».

 Pour éviter un aller-retour par trop redondant du clavier, le terme sera utilisé en minuscules, ce qui n’altère qu’à peine la majesté qu’une majuscule donne à ce genre de dénomination. Pour comprendre la portée d’une telle décision, la MERDE ou la merde, çà sent pas bon ! Les médias bien pensants, et les autres, se ruent, s’arc-boutent, se cabrent, enfin médiatisent à tour de bras. De fait-divers, le phénomène a réussi le tour de force de supplanter la météo dans la ménagerie bisexuée du couple précédemment cité. Mais gare à l’égarement. Durant ce temps le phénomène s’en donne à cœur joie. Certains inconscients vont même jusqu’à s’inquiéter, obligeant les gouvernements à leur rappeler que, s’ils sont là, c’est justement pour faire bonne figure quand il faut. Et que, si çà ne rentre pas dans les têtes, on peut toujours les couper. Que la joie demeure !

Et c’est justement ce moment que choisit un employé modèle d’un ministère modèle d’un pays modèle pour oser demander audience à son ministre modèle. À vrai dire, il est bien dans la merde, l’employé modèle. Il doit annoncer un truc pas annonçable et pas modèle du tout. Il ne sait évidemment pas par où commencer, ni par quoi continuer. Quant à terminer ! L’employé modèle pénètre dans le bureau mo…(bon, tout le monde a compris). Il ressemble à un désastre ambulant sur pilotage automatique. Passés les hésitations, les bégaiements, les hésigaiments, il délivre son message et lui-même par la même et sublime occasion. Le service dans lequel il officie (un employé mo… ne travaille pas, il officie. Qu’on se le dise) découvre un beau matin que tous les écrans d’ordinateurs affichent un message identique. Toutes les sécurités sont intactes. Rien n’a été forcé. Ce qui est ne devrait pas. On inspecte les ordis. Aucune intrusion n’est mise au jour. Impossible ! On enquête et on trouvera. Promis, juré ! Bon, le plus curieux est encore à venir. Le contenu du message ? Même pas. En gros, la missive raconte qu’il y en a marre, que si on continue à nous traiter de la sorte, les quelques désagréments causés pourraient bien devenir de réels ennuis, que marre est un bien faible mot, qu’il faut que çà change, que marre se conjugue sur tous les rythmes possibles, que l’on vous laisse le temps, que vous n’en profitiez pas pour vous tirer, et que merde !!! Avec en post-criptum, la preuve irréfutable que ce n’est pas une connerie. Là, le texte s’impose : « Vous trouverez dans les trois cadavres dont les coordonnées GPS suivent, et ce dans l’ordre, le nombre de R que contient ce message, le second paragraphe en verlan, et si çà vous suffit pas, le nombre exact (et ce n’est pas celui rendu public) de cadavres ramassés par vos soins. » Inutile de préciser que les trois malheureux sont trouvés aux endroits indiqués, porteurs des preuves de la véracité du message. Celui-ci est suivi le lendemain par un rectificatif dont voici le contenu : « Excusez notre manque d’habitude de ce genre de communication. Nous avons oublié de signer notre précédent avertissement. DECHETS » On essaie de crier à la farce de mauvais goût, à la manipulation, à un ignoble concours de circonstances. Rien n’y fait. On y croit. D’autant plus qu’effectivement, le phénomène a subitement cessé. Aubaine inespérée pour imprégner l’opinion de cette vérité salvatrice, les gouvernements de tous les peuples ont enrayé le phénomène. Qui plus est, sans lever le petit doigt. Qu’est-ce qu’on est bon !

Quatre ans passent. En quatre minutes, tout est oublié. La vie coule sous les ponts d’une sérénité retrouvée. On rigole même du phénomène, pratiquement devenu de foire. Comment a-t-on pu se faire un sang d’encre avec un truc pareil ?

Quatre ans et un jour passent. Un cadavre se retrouve accroché à une branche d’arbre. Une bouteille de coca vide sort de l’estomac, un papier à l’intérieur. « Alors les tarés, on se les roule au lieu de s’occuper de nous. On est de retour. Et on n’est pas content. Pas la peine de signer. Vous avez compris. » Le cauchemar recommence, intensité dix sur l’échelle du cauchemar. Çà tombe dans tous les coins. Chaque corps dépositaire d’un…osons le mot… déchet. On ne plaisante plus. On convoque l’armée, l’idée étant de dégommer les poubelles à l’arme lourde. Horreur et pestilence.  Outre les dégâts collatéraux, humains s’entend, le résultat rend la planète semblable à la plus grande décharge jamais imaginée. On arrête les frais. Le phénomène 2 le retour y est d’ailleurs complètement insensible. On re-réunit des réunions. La décision est prise d’essayer de contacter le phénomène, de connaître ses intentions, de savoir ce qu’il veut, et cette lancinante question : pourquoi tant de violences ? La réponse arrive, non sur les ordis que tous scrutaient, mais sous la forme d’une orange pourrie. Le papier qui en est extrait, outre le fait de sentir l’orange pourrie, contient ces simples lignes :

 « De qui vous croyez qu’on tient ? Nous n’avons aucune conscience. Nous ne sommes que des plagiats. VOS plagiats ! Nous ne sommes que vos exemples. Nous ne sommes que vos élèves. Nous ne savons que vous imiter. Nous ne sommes que vos images multipliées à l’infini. Nous ne sommes pas vos doubles. Nous ne sommes qu’une image déformée. Nous ne sommes que votre main qui tue. Et si vous n’avez toujours pas compris. Changez et nous changerons. Sinon, n’oubliez jamais que notre destin n’est que l’ombre de vos pas. Nous allons partir pour un temps. Cela s’appelle vous laisser une chance. Mais rappelez-vous, votre vie est entre vos mains, le reste est entre les nôtres.

Bonne chance !!! »