L’adrénaline, les endorphines, ou quoi que ce soit d’autre produit au cours de cet effort, le soulage et le fait planer plus sûrement que n’importe quelle drogue. Depuis qu’il court, il se sent bien. Après l’effort, ses nuits sont calmes.

Son corps lui procure ce dont il a besoin pour être heureux. Ce même corps par lequel il a enduré les souffrances les plus effroyables.

L’entraînement se termine ; dans les vestiaires, il faut supporter la douche, le changement de vêtements. Les premières fois, la terreur l’avait pétrifié : il avait beau se raisonner, se retrouver nu au milieu d’inconnus le tétanisait.

Là-bas, on l’avait obligé à être nu avec d’autres durant de bien longues heures. Et pas pour se doucher.

Aujourd’hui encore, une main qui le frôle par inadvertance, un camarade qui le bouscule, un regard trop appuyé, peuvent déclencher sans qu’il ne comprenne vraiment tout un mécanisme de défense : sa tête se vide et ses réflexes reprennent le dessus.

On le dit « instable », « agressif ».

Il pense à tout cela en rentrant chez lui.

« Chez moi ? » Cette petite chambre qu’une association l’a aidé à trouver est effectivement devenue son chez-lui. Un espace où il peut vivre seul, comme il l’entend. Presque libre.

Il rentre donc chez lui pour le reste de la journée : pas de convocation, pas de docteur non plus.

Aujourd’hui, il rentre chez lui. Pour lire sans doute, dormir peut-être.

Il ouvre sa boîte aux lettres et saisit l’enveloppe anonyme qui l’y attend depuis ce matin.

Son propre cri le réveille. La pièce est sombre, malgré les lumières et les bruits de la rue qui se faufilent par la fenêtre.

Encore un cauchemar.

Il se souvient que les premiers temps, il ne voulait plus dormir. Il avait peur de prendre ces médicaments inconnus : si petits, apparemment inoffensifs, mais qui lui rappelaient d’autres petites pilules à cause desquelles il était devenu fou, ayant perdu sa force et sa volonté ; il lui arrive encore de se faire vomir après en avoir avalé, un vieux réflexe.

Longtemps, les cauchemars lui ont fait revivre en images, mais aussi dans sa chair, ces moments d’horreur imprimés en lui, sur lui. Lorsque, dans son lit, il se réveillait au beau milieu d’une lutte contre ses bourreaux, qu’il se débattait pour échapper à leurs mains, pour se libérer des objets qu’ils lui montraient afin qu’il en imaginât tous les usages possibles, ces nuits-là il se réveillait les muscles endoloris, les cicatrices gonflées.

Il lui a fallu longtemps avant d’arriver à parler. Les mots ont des pouvoirs multiples : celui de guérir, bien sûr ; mais aussi le pouvoir de rouvrir les blessures lorsqu’enfin elles semblent s’être refermées.

Davantage que le temps, ce sont les mots et les petits cachets blancs du docteur qui l’ont réconcilié avec la nuit. Lorsque le jour se termine, il plonge dans un sommeil noir, sans image, sans souvenir. Sans douleur.

Mais ce soir, pourquoi les images sont-elles revenues ? Comment les monstres ont-ils resurgi ? Des mains tirent sur ses cheveux, des ongles arrachent sa chair, des pointes de fer fourragent dans les parties les plus intimes de son anatomie, des bâtons lui rompent les côtes.

Des paroles mensongères essaient de lui faire croire qu’il est seul coupable de ses propres tourments.

Puis ses yeux tombent sur la lettre.

Une enveloppe toute simple, qu’il a soigneusement décachetée quelques heures plus tôt, plein d’espoir : sa dernière chance d’obtenir le statut de réfugié politique. De rester ici, courir, faire de la compétition. Étudier. Ou ramasser des ordures, peu importe, du moment qu’il ne retourne pas là-bas.

Une enveloppe toute simple, une seule feuille. Anonyme. Certainement tapée par une personne indifférente, qui ne le connaît pas. Ne sait rien de ses nuits, de ses cicatrices. De là-bas.

Une personne parmi la foule des inconnus qui ont décidé pour lui.

Une enveloppe toute simple, une seule feuille. Sur laquelle quelques mots lui racontent son avenir : on lui a refusé le statut de réfugié politique. Il est désormais un hors-la-loi en ce pays.

Il sait que désormais même les petites pilules blanches ne réussiront plus à chasser les démons.

Peut-être qu’il pourra sombrer dans le long sommeil noir s’il les avale toutes d’un coup.

Pour que les douleurs ne reviennent pas. Pour qu’on ne le renvoie pas là-bas.

Ce texte est une fiction.

Toutefois, je l’ai écrit :

En souvenir de J.M., jeune athlète qui a préféré couper le fil de sa vie plutôt que d’avoir à retourner en enfer ;

En remerciement pour ce que fait Parcours d’exil et du travail des bénévoles de toutes les associations impliquées dans l’accueil et la défense des migrants ;

En hommage à ceux dont l’histoire s’est trop profondément inscrite dans la chair.