Vendredi 17 avril 2009

 Notre dossier est toujours en attente. L’inquiétude nous regagne. Maître Kebler ne comprend pas pourquoi ils ne statuent pas. Que ce soit en notre faveur ou non, ils devraient se prononcer enfin. Mais rien ne vient. J’ai décidé de remettre le sujet de la télévision sur le tapis avec mes parents.

— Je sais que vous ne voulez pas attirer l’attention, mais ils n’ont pas le droit de nous expulser. Pas après tout ce temps.

— Que veux-tu qu’on fasse ? demande maman. Qu’on défile devant des caméras ?

— Pourquoi pas, oui !

— Ta mère a raison, Sasha. Ce n’est pas une bonne idée.

— Pourtant, il le faut, papa. Regarde-nous ! Qui pourrait encore dire que nous ne sommes pas Belges? Personne. Vous avez un travail, vous faites de votre mieux pour m’élever, pour vous intégrer à la communauté. Bref, vous êtes comme les autres, nous sommes comme les autres. Nous sommes Belges !

Mes parents se regardent. Je sens qu’en insistant encore un peu, j’aurai gain de cause. Sur l’entrefaite, la sonnerie du téléphone retentit. Maman décroche. C’est notre avocat. Nous sommes convoqués à l’Office national pour une énième audition suite à la procédure d’appel que mes parents ont engagé. Avant qu’elle ne raccroche le combiné, je demande à parler à Maître Kléber.

— Où en est la pétition ? me demande-t-il

— Six mille signatures jusqu’aujourd’hui. Et mes parents sont d’accord pour la télé.

Je les ai pris au dépourvu. Ils émettent encore quelques objections puis acceptent.

— Je pense que c’est une bonne idée, conclut-il.

Je regarde mes parents et leur adresse mon plus beau sourire. Il faut tenter le tout pour le tout.


Lundi 27 avril 2009

On y est. Jour de la convocation. Patrick Kléber nous y a préparés. Zénitude et réflexion, voilà ce qu’il faut toujours garder en tête lors de ces rendez-vous. Hier aux infos, ils ont diffusé un reportage sur le centre pour réfugiés 127bis. Je n’ai pas pu regarder en entier. J’avais la nette impression qu’il s’agissait plutôt d’une énorme cage pour animaux qu’un endroit  pour accueillir des gens. Tous les uns sur les autres, quatre par chambrée, familles séparées parfois. Et cette nuit, comme il fallait s’y attendre, j’en ai fait des cauchemars. J’ai rêvé qu’Élise venait m’y rendre visite, dans une petite cellule, comme s’il s’agissait d’une prison. Une horreur ! Je me suis réveillé couvert de sueur.

Nous devons retrouver Maître Kléber sur place. Nous nous mettons en route. Une fois là-bas, nous montons au deuxième étage pour voir notre gestionnaire de dossier. Notre interlocutrice, une dame d’une quarantaine d’années, visiblement énervée, n’est pas des plus aimables. Peu encourageante pour notre cas, et pas près de redorer le blason des fonctionnaires. Elle nous fait asseoir et nous balance à la figure que notre dossier est incomplet et qu’elle ne peut donc pas faire correctement son travail. En somme, elle nous reproche notre manque de discernement concernant un foutu papier urgent que l’avocat a lui-même renvoyé par courrier la semaine précédente.

— Je suis désolée, mais je n’ai rien, moi ! s’offusque-t-elle. Comment voulez-vous que je gère votre situation si vous ne faites pas ce qu’on vous demande !

— Nous avons renvoyé le document en question chère madame, par courrier du 20 avril, en avis recommandé avec accusé de réception, rétorque Maître Kléber. Comment expliquez-vous donc ceci ? ajoute-t-il en lui tendant l’accusé.

La femme ne trouve rien à répondre. Elle attrape la carte d’un geste rapide et hurle à la secrétaire de lui trouver le document en question. Celle-ci disparaît dans la pièce à côté. Maître Kléber en profite pour rappeler à la responsable la situation dans laquelle nous sommes. Nous patientons. Dix minutes plus tard, enfin, l’employée revient, l’air embêté.

— Il semblerait que nous ayons égaré le document, bredouille-t-elle à sa chef, laquelle devient rouge écarlate.

— Vous avez quoi ? demande l’avocat d’une voix dure. Vous rendez-vous compte que l’avenir de mes clients est en jeu ?

— Oui, mais…

— Mais quoi ? Ce n’est pas de votre faute, peut-être ? De qui vous moquez-vous Madame ? J’ai en ma possession la preuve que ledit document a transité par vos services, ajoute-t-il en brandissant l’accusé. Vous êtes responsable de cet imbroglio administratif. Que faisons-nous maintenant ? Nous avertissons les médias ?

À ces mots, le visage des deux employées de l’Office se décompose. Elles nous regardent, incrédule et la secrétaire manque de tomber de sa chaise. Kléber nous invite à sortir.

— Euh, non, non… Mais où allez-vous ? s’enquiert la responsable.

— Nous partons. Je ne manquerai pas d’adresser un courrier à votre supérieur. Bonne journée, ajoute-t-il en refermant bruyamment la porte.

Intérieurement, je savoure cette première victoire sur l’administration. Ce n’est sans doute pas une étape cruciale, mais elle a au moins le mérite de me mettre du baume au cœur.


Mercredi 13 mai 2009

Maître Kléber nous a donné des nouvelles de notre dossier : il est toujours en stand-by. Par contre, la gestionnaire de l’Office a reçu un blâme pour son incompétence et a dû nous présenter ses excuses. Cela a eu un effet positif sur notre dossier. Nous avons obtenu un report de prononcé suite à l’appel. Un mois de délai supplémentaire. C’est un nouveau pas en avant, et ça fait du bien.


Lundi 18 mai 2009

Première rencontre avec les médias. Deux cameramen de RTL-TVI ainsi que deux journalistes viennent à la maison et installent leur matériel. Après une longue discussion où nous leur racontons notre histoire, ils semblent touchés par ce que nous vivons.

 Ils projettent de diffuser le reportage mercredi  au journal télévisé du soir.  L’audience sera au rendez-vous et ils pensent que cela nous apportera un soutien supplémentaire. Ils ont également pris des contacts à l’extérieur : à l’école, à mon club de tennis, à la commune. Ils veulent avoir accès à la pétition et sont surpris qu’elle atteigne onze mille signatures.

Je ne sais pas ce que j’attends de ce reportage. Un déblocage, peut-être ? Sans doute. Que tout se termine enfin, que cela ne soit qu’un mauvais – très mauvais – souvenir. En même temps, le mal est déjà fait. D’un certain côté, j’ai l’impression que, finalement, je ne fais pas partie de ce pays. Pourtant, quand je vois tout l’engouement que notre situation suscite, je constate que je me trompe. Les gens nous considèrent bel et bien comme des Belges, des gens faisant partie de la communauté. Et la Belgique au sens large dans tout ça ? N’appartenons-nous pas à sa famille ?


Mercredi 20 mai 2009

C’est pour ce soir, au journal de dix-neuf heures. Je brûle d’impatience mais j’ai peur aussi. Que diront les gens demain ? Nous haïront-ils ? Que penseront les parents d’Élise ? Ils m’aiment bien certes, mais de là à voir une telle attention autour du petit ami de leur fille… peut-être auront-ils peur pour elle. Pourquoi, je ne sais pas trop, mais je suppose que je ne dois plus avoir les idées très claires. Ça fait deux mois jour pour jour que la nouvelle nous est tombée dessus. J’aimerais tant que cela aille plus vite, même si je reconnais que notre dossier est supervisé avec considération et rapidité ces derniers jours. Jusqu’à ce triste jour, je n’avais jamais vraiment eu à m’inquiéter de notre situation. Du coup, la suspicion d’une expulsion me perturbe et me fait peur.Nous n’avons pas encore visionné le reportage, par crainte d’être déçus. Du coup, hormis le fait qu’il semble que le bourgmestre de Mons, ait été interviewé  à ce sujet, je n’en sais pas grand-chose d’autre.

Je descends au salon. Élise vient d’arriver. On s’embrasse furtivement parce que mes parents sont là. Les siens aussi, d’ailleurs. J’en suis le premier surpris, mais Élise s’en explique.

— Ce sont eux qui ont demandé à tes parents pour venir, j’espère que ça ne t’ennuie pas, me dit-elle.

M’ennuyer ? Pourquoi cela m’ennuierait-il ? Je suis juste angoissé à l’idée que le reportage ne soit pas aussi positif que je l’espère. Le jingle du journal débute et le présentateur annonce les titres principaux. Ouf ! Déjà, on n’est pas à la une. Les sujets se succèdent et la tension monte d’un cran lorsque je vois apparaître une photo de mes parents et moi devant l’école en haut à droite de l’écran.

« Cinq ans. Cela fait désormais cinq ans que la famille Krasnic Emir, cinquante ans, Natalia, sa femme de quarante-huit ans et leur adolescent de dix-sept ans, Sasha – vit en région montoise. Le jeune garçon fréquente un lycée de la ville. Bien intégrés, les parents participent activement à la vie associative de la ville de Mons. Ils sont Bosniaques, mais Belges de cœur. Notre équipe s’est rendue à la rencontre de cette famille ainsi que de leurs amis et collègues. Découvrons ensemble le reportage de Mathieu Delsemme, Violette Claes et Sophien Bayya.»

Les images défilent les unes après les autres. Nous découvrons tous ensemble les plans filmés dans notre maison, ceux de l’école et enfin, ceux tournés à l’extérieur. C’est sans nul doute ces derniers qui génèrent le plus de stupéfaction. Tour à tour, nous voyons défiler des amis, des inconnus, attristés par ce qui nous arrive, révoltés par l’incompétence des services de l’Office. Mes parents ne peuvent retenir leurs larmes, la mère d’Élise non plus. Quant à moi, j’assiste au spectacle comme prisonnier de mon propre corps, un peu comme si j’étais impuissant, c’est ce que je souhaitais et en même temps, je regretterais presque d’avoir poussé mes parents à accepter. Je suis ému quand le bourgmestre se retrouve au micro. Pour l’avoir rencontré plusieurs fois, je sais qu’il est cordial et agréable. Je l’estime être quelqu’un de bien, prêt à aider son prochain dans la mesure du possible. Je ne me suis pas trompé. Au micro de Mathieu Delsemme, il s’excuse de ce que nous vivons depuis mars. Il promet de prendre contact avec nous, de nous rencontrer, de nous aider à faire avancer les choses.

Il n’a pas menti. Nous avons été reçus à son cabinet montois après la diffusion du reportage. Ce n’est pas vraiment le politicien qui nous a accueillis, mais l’homme. Il connaît l’immigration. Ses parents ont émigré en Belgique en 1947. Les difficultés d’intégration, il comprend, il sait ; et pourtant, aujourd’hui, il se bat chaque jour pour le pays qui nous a accueillis.

Le journal est terminé à présent. Qu’en est-il pour nous ? Nous n’en savons encore rien. La patience est une vertu, dit-on. Sûrement, mais pour nous, l’attente est un calvaire. Qu’on en finisse.

 

Jeudi 21 mai 2009

Le reportage a suscité de nombreuses réactions. Positives, pour la plupart. Je devrais être content. Je ne le suis pas. Une petite voix dans ma tête continue de me dire que c’est peine perdue. L’angoisse que mes parents ressentent m’envahit aussi un peu plus chaque jour. C’est sans doute pour cette raison que j’ai l’impression que rien ne va assez vite. Malgré tout, je suis conscient que nous avons de la chance d’être aussi bien entourés. Pourquoi devrais-tu passer avant un autre ? Qu’as-tu de plus que les autres ? Rien, justement. J’aspire à une vie normale. Je suis un bon étudiant, j’ai de bons résultats, je ne joue pas trop mal au tennis, j’ai des amis, une copine que j’espère garder longtemps, et pourquoi pas faire ma vie avec elle. Je pense que ça me donne finalement un avantage considérable sur d’autres. C’est égoïste, je sais, mais je m’en fous. En ce moment, c’est ma vie qui est en jeu, pas celle d’un autre.

 

Jeudi 28 mai 2009

Maître Kléber a téléphoné à mes parents aujourd’hui. Nous sommes une nouvelle fois convoqués. Une de plus. Sauf que cette fois-ci, il semble confiant. Je l’espère. C’est prévu pour le vingt-deux juin. Apparemment, les choses bougent. Et si ce n’était qu’un feu de paille ?

 

Lundi 8 juin 2009

C’est le début des examens. Je n’ai pas vraiment la tête à ça, mais je me force un peu. Heureusement que j’ai des points d’avance ! Cela me semble si dérisoire… je pense à mes points d’avance alors qu’en septembre, je ne serai peut-être plus ici. Pourtant, je l’ai rêvée, cette rentrée à l’université. La psycho, c’est ce que je veux faire. Je le sais, je le sens. Mais bon, quand je pense à ce que l’on vit… Enfin, bref. Il faut que je me concentre. Ce serait con de tout rater pour… Ouais. Ce serait con, point.

 

Mardi 30 juin 2009

J’ai longtemps hésité. Je ne savais pas comment réagir. Je tiens dans mes mains la lettre qui scelle notre destin, mon destin. J’en ai pleuré. Comme une Madeleine. Les garçons ne doivent pas pleurer disait mon grand-père. Je n’ai jamais été d’accord avec lui. Cela peut paraître surprenant de voir un homme pleurer, surtout quand celui-ci pleure de joie. Tout le monde attend que je révèle enfin ce qu’il en est. Je ne les ferai pas languir  plus longtemps. C’est… OUI !

Je revois encore la tête de mes parents lorsque nous nous sommes retrouvés, avec notre avocat, dans le bureau de notre gestionnaire de dossier. Avant qu’elle ne nous remette la lettre officielle, c’est elle qui nous a annoncé la bonne nouvelle. Maman a pleuré, elle aussi. Tellement inespéré, a-t-elle bredouillé à Maître Kléber. Elle a tout résumé. Inespéré, improbable et pourtant vrai. Même si nous savons que nous avons eu énormément de chance, contrairement à tant d’autres. Pour ajouter à notre bonheur, j’ai réussi mes examens. La remise des diplômes vient de s’achever et l’euphorie m’habite. Les applaudissements résonnent encore dans ma tête. J’ai même eu le privilège  de faire un discours – relativement affligeant je dois l’avouer, tant l’émotion était à son comble. J’ai dû poser ma feuille sur le pupitre tellement je tremblais ! En septembre, j’irai à l’Université de Mons. Je resterai aux côtés d’Élise, de mes amis, de mes proches. Que demander de plus ? J’entrevois des tas de perspectives d’avenir. Je suis un homme heureux, tout simplement.