Ainsi, comme chaque jour, je vais sonner chez Anthony, puis chez Élise, ma petite amie. Sauf qu’aujourd’hui, l’ambiance est différente. En chemin, on  organise déjà le moment où on se retrouvera tout seuls dans la capitale française. Le pied ! On s’imagine déjà flânant sur les Champs-Élysées ou dégustant une glace dans un café ou aux Buttes-Chaumont. Je n’y suis encore jamais allé, mais j’ai déjà le plan de Paris dans la tête. Il y a tellement de choses à voir, à faire… J’ai hâte !

Arrivés à l’école, on se rend dans le préau où nous sommes censés attendre tout le groupe avant le grand départ. Les professeurs font déjà l’appel. Dix minutes se passent. Tout le monde est enfin là. L’heure d’y aller approche à grands pas. Nous ne sommes qu’à quelques minutes de la gare de Mons. Le trajet s’annonce idéal. Pas de correspondance, on descend directement dans la ville-lumière.

Madame Dupont, notre directrice, vient nous avertir qu’il y aura un contretemps. Elle s’approche de moi :

— Sasha, tu peux venir avec moi un instant ?

Je hoche la tête, rassure Élise et suis la directrice. Nous traversons la cour déserte qui mène jusqu’à son bureau, dans lequel mes parents attendent. Je suis plus que surpris de les y trouver. Ma mère relève la tête, elle a pleuré. Mon père aussi. Que se passe-t-il ? Madame Dupont me fait asseoir près de mes parents. Elle est nerveuse, tortille ses petits doigts fins, elle transpire ; je vois quelques gouttes de sueurs perler sur le bout de son nez. Discrètement, la directrice s’essuie avec un mouchoir. Elle prend une grande respiration, puis se lance.

— Si je t’ai fait venir, Sasha, c’est parce que tes parents m’ont fait part d’un événement important et pour cette raison, je ne peux pas te laisser partir à Paris avec les autres.

— Pourquoi ?

Elisabeth Dupont jette un rapide coup d’œil à mes parents. Qu’est-ce-que tout ceci signifie ? Mes parents auraient-ils oublié de signer l’autorisation ?

J’interroge maman. Elle ne répond pas, elle fond en larmes. Tout ceci commence sérieusement à m’inquiéter.

— Non, tes parents ont bien signé les papiers, Sasha. Ce n’est pas ça le problème.

— Quel est le problème alors ?

— Mon garçon… commence-t-elle, l’air inquiet.

— Qu’est-ce qui se passe au juste ? Pourquoi vous êtes là ?

Mes parents restent muets. La directrice ne sait plus où regarder. Mon cœur bat la chamade. Je ne comprends pas ce qu’il se passe.

— Mon fils, murmure mon père avec son petit accent, il s’est passé quelque chose ce matin.

Je perçois un trémolo remonter dans la gorge de mon père mais il se retient. Il prend une grande inspiration et reprend :

— Nous avons reçu un document de l’Office des Étrangers. Le Commissariat général aux Réfugiés et Apatrides a rendu un avis défavorable pour notre dossier.

Madame Dupont suit les échanges avec attention tandis qu’elle sert une tasse de café à ma mère.

— Quoi ?

— Notre demande de statut de réfugié est refusée par l’Office des Étrangers. Nous allons être expulsés dans les prochaines semaines.

À ces mots, mon père craque. Je ne l’ai vu pleurer que deux fois : quand on a diagnostiqué un cancer du sein à ma mère, il y a deux ans, et quand la sienne à lui est morte, il y a trois ans. Mon cœur s’arrête de battre, comme suspendu aux réactions de ma mère et mon père. Je sens le sang qui circule dans mes veines, qui arrive à mon cerveau. Une rupture. Comme si tout s’arrêtait, comme si la vie me quittait, là, tout de suite. Et maman, figée dans une expression d’impuissance, d’incompréhension. L’incompréhension… non, la colère, la rage, la haine ! Celles-ci me consument et me tiraillent. Et mon Élise… son visage doux, rayonnant, ses petites lèvres fines que j’adore embrasser. Que vais-je bien pouvoir lui dire ? Et mes amis ?

Je me lève d’un bond et regarde mes parents, amorphes, assommés par ce qui nous tombe dessus en ce moment.

— NON ! On ne peut pas laisser faire ça !

Mes parents ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Même madame Dupont semble s’être liquéfiée. Elle, qui nous a toujours soutenus. Quand mes parents sont venus m’inscrire, à notre arrivée en Belgique, elle nous a aidés dans nos démarches administratives. Elle a trouvé des cours de français pour ma mère qui le parlait mal.  Une certaine relation amicale est née entre elle et mes parents. Elle se lève et contourne son bureau pour venir prendre place directement à côté de nous.

— Je vous conseille de prendre rendez-vous chez un avocat spécialisé dans ce domaine au plus vite.

La voilà qui écrit un nom sur un bout de papier et le tend à mon père.

— Un bon ami à moi. Il saura mieux vous aider que votre actuel conseiller. Pardonnez ma curiosité mais n’avez-vous pas reçu un courrier notifiant cette décision défavorable du Commissariat avant cette lettre de l’Office des Étrangers ? Ceci pourrait expliquer la rapidité de la décision.

Mes parents commencent à expliquer le contenu exact de la lettre reçue ce matin même. Depuis notre arrivée, nous avons passé plusieurs interviews, des examens médicaux pour s’assurer que nous n’étions pas porteurs de la tuberculose, des demandes diverses émanant des autorités communales, etc. Ce que j’ignorais, c’était tous les courriers qu’avaient échangé mes parents et leur gestionnaire de dossier à l’Office.

Ma mère ose à peine relever la tête ; quant à mon père, son regard en dit long.

— Pourquoi n’avoir rien dit à Sasha ce matin ? leur demande-t-elle doucement.

— Il était déjà parti à l’école. C’est pour cela que… nous vous avons appelé immédiatement, sanglote maman.

Je n’écoute plus. Mon regard s’est posé sur la fenêtre à travers laquelle je vois le groupe d’élèves s’éloigner. Je distingue Élise, parmi eux. Elle est à l’arrière du groupe, les yeux fixés sur le bureau de la directrice. Elle me fait signe. Je me lève d’un bond. Je dois la rejoindre. C’est viscéral, je le sens ; comme si ma vie en dépendait, je  m’excuse rapidement et je franchis le seuil de la porte à vive allure.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? me demande-t-elle, visiblement inquiète. Tu ne viens pas ?

— Je ne peux pas, dis-je avec difficulté.

— Je ne comprends pas, dis-moi ce qui se passe, Sasha ? Tes parents vont bien ? Parle, je t’en prie.

Je n’y parviens pas. Je me noie dans ses yeux bruns, je les vois déjà qui s’éloignent… si loin… tellement loin que je ne les vois plus. Ils disparaissent. S’estompent. Je n’en ai plus qu’un vague souvenir perdu au fin fond de ma mémoire.

— La demande d’asile de mes parents a été rejetée. On va être expulsés. Ne me demande rien d’autre, je n’en sais pas plus. Maintenant, file à Paris avec les autres, on se voit demain. Je vais essayer de tirer ça au clair.

Élise ne dit rien. Elle se contente de laisser ses larmes couler à mesure que les mots sortent de ma bouche. Elle s’accroche à mon col de manteau et m’attire contre sa poitrine. Elle me serre de toutes ses forces, enfouit son visage au creux de mon cou. Je sens son corps menu se raidir, traversé de soubresauts. J’ai mal. Une vive douleurdans le dos, comme un coup de poignard. Une lame bien tranchante qui descend petit à petit, qui s’enfonce lentement dans ma chair et chaque larme qu’Élise verse accentue ma souffrance.

Nous sommes entourés par nos amis maintenant. Ils comprennent que quelque chose de grave s’est produit. Je n’ai pas le temps, ni l’énergie de leur expliquer le pourquoi du comment, mais leur présence à mes côtés me fait du bien. Anthony m’accompagne d’une petite tape dans le dos tandis que les yeux de Megan s’emplissent eux aussi de larmes. Elle m’embrasse sur la joue, puis se réfugie dans les bras de son copain, Mathias. Les mots sont inutiles. Le surréalisme de la scène se suffit à lui-même. Il nous étreint de son malaise. Les autres élèves ont disparu de la cour. Il ne reste plus que nous. Mes plus proches amis. Au loin, on les appelle, ils doivent se dépêcher. Dans quelques instants, je serai seul face à mon destin. Juste le temps de glisser à Élise une parole douce : « je t’aime ».

Ils partent.

Je tombe à genoux.

Je pleure.

Le monde s’écroule autour de moi. Rien ne m’avait préparé à un tel coup du sort. Rien.


Jeudi 26 mars 2009

Trois nuits que je ne dors pas ! Je suis souffrant. Fièvre et vomissements. Le contrecoup sûrement. Tout le monde est inquiet. Élise m’inonde de coups de fil sur mon portable mais je ne décroche pas. Paradoxal en fin de compte. Je l’aime et je ne veux pas la faire souffrir ; en même temps, la situation ne cause que de la souffrance. Je n’ai quasiment pas adressé la parole à mes parents depuis ce jour maudit. J’ai lu les courriers par contre et je ne comprends pas qu’ils n’aient pas réagi depuis longtemps. Comment ont-ils pu laisser les choses aller aussi loin ? Ils m’ont menti. Au-delà du fait que je ne comprenne pas pourquoi, je reste incrédule devant leur stupidité. Mais qu’est-ce qu’ils pensaient franchement ! « Belgique, terre d’accueil ». Tu parles ! Terre de merde, oui ! Je lui en veux à elle aussi. Pourquoi ne pas nous avoir renvoyés après notre arrivée si elle ne voulait pas de nous ? Ça fait cinq ans qu’on vit ici, bon sang ! Cinq ans sur lesquels on tire un trait ? Facile, non ? Sasha Krasnic  vous pouvez rentrer chez vous… Mais c’est ici, chez moi ! Là-bas, il n’y a plus rien pour nous. Personne ne nous attend, personne ne nous accompagnera. Il n’y a aucun avenir à Hadzici ou ailleurs en Bosnie.

Anthony est passé hier, il paraît qu’il y a déjà des pétitions qui circulent à l’école et sur le net. Visiblement, les Montois ne veulent pas que l’on s’en aille. D’un côté, ça me rassure. De l’autre, à quoi cela va-t-il servir ?

Je sens que ce weekend va être pénible. Je compte rester à la maison. Cloîtré. Enfermé dans le grenier tel un fugitif.


Lundi 30 mars 2009

Je dois retourner à l’école aujourd’hui. Je ne sais pas trop à quoi m’attendre. J’avoue que je suis impatient mais aussi terrifié. Le regard des gens, quelle sensation étrange ! Comme cette même gêne que j’ai ressentie le jour où la directrice m’a convoqué dans son bureau. Et si les autres me rejetaient ?

On sonne à la porte. Quand j’ouvre, je fonds en larmes. Élise me regarde avec amour et se jette dans mes bras. Ensemble, on pleure sans retenue comme des gamins, comme des héros à la Roméo et Juliette. Une tragédie romantique des temps modernes, sauf que je n’ai pas envie de me donner la mort, et ma Juliette non plus.

De sa voix bienveillante, elle me rassure, me dit que tout ira bien. J’ai envie de la croire sur parole, j’ai envie que tout rentre dans l’ordre. Malheureusement, rien n’est sûr.

— Une longue journée nous attend aujourd’hui, me glisse-t-elle à l’oreille.

— Ah bon ?

— Tu verras, sourit-elle.

Alors que je m’apprête à franchir la porte, elle m’arrête, plante son regard dans le mien et me dit :

— Tu m’as terriblement manqué. Je t’interdis de recommencer, compris ? ajoute-t-elle en me pinçant la joue.

Elle rit, mais je sens toute l’importance des mots qu’elle vient de prononcer. L’exclure de ma vie ? Jamais je n’en ai eu l’intention. Je ne savais pas comment la préparer à l’éventualité de mon expulsion.

— Je n’ai jamais voulu t’exclure.

Elle serre ma main un peu plus fort.

— Je ne savais pas comment réagir face à toi, alors j’ai préféré fermer les portes. Je m’excuse. Je n’aurais pas dû faire ça. Tu m’en veux ?

— Oui, je ne vais pas te mentir. Je t’en veux beaucoup, mais ça passera. Ne t’en fais pas pour ça, je veux juste qu’on reste ensemble, tu comprends ?

Oh oui, je comprends. Je n’ai jamais voulu autre chose qu’être avec elle et la simple idée de ne plus la voir me rend malade.

— Tu sais, me dit-elle avec un air des plus sérieux, j’ai même songé à m’enfuir avec toi… M’enfin, dans ce genre de situation, ce n’est sûrement pas l’idéal.

Elle m’embrasse. Tendrement. Je sens l’envie de la garder rien que pour moi. Je n’ai pas envie de la laisser s’arrêter tellement cet instant me comble. Élise en profite pour me glisser des « je t’aime » à tout-va, toutes les deux minutes. Mon cœur s’en réchauffe.

 

La surprise est encore plus grande que je ne le pensais. Mes copains, tous les élèves sont là, dans la cour. Tous applaudissent. Une tribune a été montée au centre de la cour et la directrice s’y dirige. Dans la foule qui s’ouvre, mes parents émergent, particulièrement touchés par ces témoignages de sympathie à notre égard. La directrice monte les trois marches qui la séparent de l’estrade et nous invite à approcher tous les trois. Je sens les moindres cellules de mon corps vibrer sous l’émotion. Élise m’accompagne de son sourire et ses larmes. Mme Dupont prononce quelques mots :

— Aujourd’hui, Sasha est de retour à l’école. Vous savez ce qu’il endure, même si aucun de nous ne peut vraiment comprendre son quotidien depuis ce triste lundi. Pourtant, vous avez tous répondu présent pour lui, pour nous. Nous te promettons, Sasha, à toi et tes parents de faire tout notre possible pour que vous puissiez rester parmi nous aussi longtemps que vous le souhaiterez. Car il ne s’agit plus d’offrir un toit à des étrangers, mais bien à des gens connus, aimés, appréciés. Des gens qui sont impliqués dans l’amicale de l’école, mais aussi dans la communauté.

Mes parents pleurent en silence devant tant de justesse. Impliqués, oui, nous le sommes sans nul doute. Depuis notre arrivée, mes parents n’ont eu de cesse de s’intégrer et s’adapter. Ainsi, ils ont appris à parler correctement le français mais aussi le néerlandais, puisque mon père travaille non loin de Bruxelles. Ma mère est retournée à l’école et occupe actuellement un poste de secrétaire dans une imprimerie. Ils travaillent comme bénévoles pour divers événements organisés par la ville. Ils se sont faits de nombreux amis parmi la population, dans le voisinage. Ce sont des gens bien. L’accueil de ce jour nous le démontre encore une fois. Pourquoi l’Office des Étrangers et le Commissariat général aux Réfugiés et Apatrides ne le voient-ils pas ?

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Partie 2
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