13h32

Franck et Nourdine prennent la direction de leur contrôle de maths. La rue de la Charité, qu’ils empruntent habituellement pour retourner au lycée, est bloquée par un cordon de CRS. Qu’à cela ne tienne, ils décident de prendre un autre chemin.

Mais partout on les renvoie ailleurs : les rues sont bloquées. Ils ne peuvent plus quitter la place Bellecour.

 

13h40

Sylvie a déposé son fils à l’école maternelle et, après avoir franchi un cordon de CRS, traverse à nouveau Bellecour. Par chance, une place sur un banc se libère. Elle s’assoit et sort un magazine pour profiter du soleil.

La conversation d’un groupe de jeunes, non loin, lui fait lever le nez. Ils racontent que personne ne peut sortir, qu’ils sont bloqués.

Le son strident d’une vuvuzela l’empêche d’entendre la suite.

 

13h43

Julien vérifie l’heure sur son portable puis se lève pour aller rejoindre ses camarades.

Sur Bellecour, il remarque un drapeau arc-en-ciel, sur lequel le mot « peace » se détache en lettres blanches. Un drapeau fort peu approprié aux revendications, pense-t-il.

Un attroupement est formé devant la place Antonin Poncet. Julien comprend qu’un double cordon de CRS en bloque l’accès et il joue des coudes pour se faufiler dans la foule. On ne va quand même pas l’empêcher de rejoindre le rassemblement syndical ?

Les visages tendus des CRS, derrière leurs visières baissées, n’augurent rien de bon. Le vrombissement de l’hélico qui survole les lieux est bientôt couvert par des sifflements et des cris :

« Libérez nos camarades ! »

 

13h58

Les premières rumeurs de la manifestation s’élèvent de la place Antonin Poncet, vers laquelle Sylvie se dirige. Elle traverse plusieurs rangées de jeunes assis à même le bitume, entend les slogans, des huées, voit les poings levés de l’autre côté du cordon de CRS.

Il s’ouvre devant elle pour se refermer aussitôt. À peine jette-t-elle un regard en arrière qu’elle comprend : ses trente-cinq ans lui ont servi de sésame. Les prétendus casseurs, les jeunes, ont été parqués sur Bellecour par les forces de l’ordre. Interdits de manif.

Sylvie, indignée, hésite à rebrousser chemin quand un caillou fuse. Lacrymos. Hurlements de terreur ou de colère. Charge et bousculade. Un drapeau « peace » s’élève un instant au-dessus des gaz puis disparaît presque aussitôt, englouti.

 

14h 12

Leïla a séché les cours. À treize ans, c’est la première fois. Elle ne pouvait pas lâcher ses copines de troisième qui voulaient voir ce qui se passe sur la presqu’île.

De toute façon, Leïla n’avait pas le goût d’aller en cours. Elle se sent crevée. Pour la quatrième nuit consécutive, les hélicos ont survolé le quartier, braquant même à plusieurs reprises leurs faisceaux dans sa chambre.

Elle pénètre sur la place Bellecour via le pont Bonaparte, qui enjambe la Saône, à l’opposé de la place Antonin Poncet. Le groupe de filles pouffe en franchissant le cordon de CRS, partagé entre l’appréhension et les joies de cette insolence facile.

 

14h26

Ça fait  bientôt trois heures que Wassim et ses potes se trouvent à Bellecour. Voilà une heure, il a voulu quitter la place pour aller discrètement uriner, mais on ne l’a pas laissé passer.

La faim monte en lui, parce qu’il n’a rien avalé depuis le petit déjeuner alors qu’il a parcouru la presqu’île en courant pendant la moitié de la matinée. Le jeu du chat et de la souris avec les forces de l’ordre, disent les journaux.

Wassim sait qu’il lancera de nouveaux cailloux dès qu’il sera libre. Il en a marre des contrôles d’identité au faciès, marre que des flics racistes se foutent de lui, marre de ne jamais avoir une thune.

Il brisera encore des vitrines, comme autant de frontières invisibles qui séparent la France des racailles et celle de tous les autres.

 

14h38

Le rassemblement syndical de la place Antonin Poncet ne voulait pas se mettre en marche sans ceux de Bellecour. Un gazage massif a eu raison de sa bonne volonté. Alors que les fumées se dissipent, Julien découvre les véhicules venus renforcer le cordon.

Il entreprend de faire le tour de Bellecour.

Devant la rue Auguste Comte, quelques lycéens jouent aux cartes, assis sur la terre rouge près de leur banderole. Plus loin, un groupe entreprend de fabriquer un ballon en mettant en boule plusieurs foulards. Une partie s’engage peu après.

Ils sont trois cents sur la place, peut-être quatre cents, difficile à dire. Tous ont compris qu’ils ne devaient pas répondre à l’enfermement par la violence. Le bras de fer est engagé.

 

14h43

Leïla n’ose pas dire à ses copines qu’elle a peur. Combien de temps va-t-elle rester prisonnière ? Et si elle n’était pas à l’heure pour aller chercher son petit frère à l’école ?

 

15h02

Franck n’avait plus de forfait. Il a emprunté le portable de Nourdine pour appeler sa mère. Celle-ci a décidé de quitter son travail pour venir se porter garante d’eux et les libérer. Ils ont rendez-vous au cordon de la rue Boissac. Les deux adolescents font les cent pas devant les CRS, regards baissés pour ne pas être pris pour des provocateurs. Ils ont soif.

Un cri leur fait lever la tête. L’un des CRS enclenche son flash-ball. Un autre dégoupille une grenade lacrymo et la lance.

Les deux lycéens ont oublié leur contrôle de maths. Ils courent se réfugier vers le centre de la place, les yeux piquants, la gorge brûlante.

 

15h06

Lorsque les prisonniers ont été refoulés vers la statue de Louis XIV, Leïla est tombée. Elle ne sent pas ses genoux écorchés, ses yeux lui font trop mal. Elle pleure, recroquevillée comme un animal. Quelqu’un se penche au-dessus d’elle et pose une main amicale sur son épaule. C’est une brune avec des dreads, la vingtaine :

« Ne frotte pas. J’ai du sérum physiologique, c’est ce qu’il y a de mieux. »

Leïla, d’une voix étranglée, l’interroge :

« Et… et t’as de l’eau ? »

 

15h31

Wassim a voulu uriner dans la cour intérieure d’un bâtiment de la place. Au moment où il s’approchait d’une porte cochère, un groupe de CRS en sortait, un prisonnier derrière eux, courbé, l’arcade tuméfiée.

Wassim a croisé son regard : il a compris que les cours intérieures étaient un lieu à éviter. Il s’est résolu à pisser au milieu de la place, comme un chien.

 

15h32

Jocelyne habite Bellecour, au quatrième étage d’un bâtiment situé tout près de la rue de la Charité. Cela fait plusieurs jours que les sirènes, les cris et le vrombissement des hélicos sont son lot quotidien.

Quand la vieille femme a compris ce qu’il se passait, cet après-midi, elle a pensé que cela ne durerait pas. Ils ne pouvaient faire ça sous les yeux de la caméra de télé installée depuis le matin ! Mais ils ont gazé tous les manifestants pour les rassembler au centre de la place, tel du bétail.

L’envie de vomir est plus forte que la peur qu’il lui arrive quelque chose. Elle met deux bouteilles d’eau dans un sac plastique et enfile son manteau léger.

Une fois en bas, elle s’approche d’un groupe de filles prostrées et, tout en tendant le sac, demande :

« Quelqu’un voudrait accompagner sa grand-mère de l’autre côté ? »

 

15h41

Julien fait une énième fois le tour de la place quand quelqu’un, derrière lui, l’appelle : il se retourne. Depuis la porte de la librairie, fermée quelques instants auparavant, une main lui fait signe d’approcher.

« Vite » l’encourage une voix féminine un peu rauque.

Il pénètre dans la boutique silencieuse, au milieu des rayonnages, havre de paix inespéré. La quadragénaire qui l’a fait entrer ne lui laisse pas le temps de remercier.

« Il y a une sortie par l’arrière-boutique. Suivez-moi. »

 

15h44

Le cortège syndical est revenu place Antonin Poncet. Sylvie a la peur au ventre, mais elle est là. Elle pense à son fils. Elle ne veut pas d’une telle société pour lui.

 

15h52

Julien, encore un peu hébété par sa chance, a rejoint le rassemblement syndical. Il se dirige vers le cordon pour retrouver ses camarades. Soudain le gaz envahit de nouveau la place Antonin Poncet. Un coup de matraque s’abat sur son dos et lui coupe la respiration.

 

16h04

Claire, vendeuse, sort de sa journée de travail. Le bébé, dans son ventre, donne de joyeux coups de pieds. À presque huit mois de grossesse, elle a hâte de se délasser dans un bain.

Elle se dirige vers la place Bellecour, où elle habite, par la rue Edouard Herriot. Elle n’ose pas trop regarder le canon à eau lorsqu’elle le dépasse. Les hommes cagoulés qui se tiennent à côté lui font froid dans le dos.

Arrivée devant l’entrée de la place, les CRS lui en refusent l’accès. Claire insiste : elle habite à deux pas, elle veut juste rentrer chez elle.

« Dégagez » s’entend-elle répondre.

Claire rebrousse chemin, à la fois perplexe et folle de colère. Pourquoi ne la laisse-t-on pas passer ?

 

16h08

Quelqu’un a prêté son portable à Leïla. Elle a prévenu sa mère qu’elle ne pourrait aller chercher son petit frère à l’école et a tenté de lui expliquer ce qui se passait. Sa mère a hurlé au téléphone, l’insultant de menteuse et d’autres mots qui font bien plus mal que les lacrymos.

Leïla pense avec amertume qu’être cloîtrée dans sa chambre, en comparaison de ce qui lui arrive, c’est un peu comme être en vacances.

Mais soudain l’espoir la submerge : la police annonce par mégaphones qu’on peut sortir par le pont Bonaparte. Ses copines et elles se regardent en souriant, pour la première fois depuis des heures, et se dirigent aussitôt dans la direction indiquée.

 

16h08

À l’annonce de leur prochaine libération, Franck appelle sa mère, qui vient d’arriver rue Boissac, de l’autre côté du cordon.

Nourdine et lui marchent d’un pas rapide vers le pont Bonaparte. Quelqu’un crie que c’est un piège, qu’ils vont encore être gazés, mais ils refusent d’y croire.

Les deux lycéens se trouvent à six mètres de la sortie annoncée lorsqu’un énième gazage les accueille. De nouveau ils courent comme des bêtes prises au piège.

 

16h52

Leïla n’en peut plus d’entendre les hélicos à quelques mètres au-dessus de sa tête. Elle a mal au crâne et la gorge sèche. Elle tremble comme si elle avait de la fièvre.

Après la fausse annonce d’une libération, elle a pensé qu’elle pourrait faire semblant de s’évanouir. Mais elle a vu un garçon rester plus de dix minutes à terre, une blessure à la tempe, avant que des CRS viennent le secourir. Ils l’ont alors traîné tout le long de la rue en le tenant par les jambes, sans ménagement. Du haut de ses treize ans, Leïla a conclu que mieux valait être prisonnière.

 

17h04

Sylvie est allée chercher son fils à l’école puis l’a confié à une voisine. Elle se trouve de nouveau derrière un cordon, quelques biscuits et une bouteille d’eau dans son sac à main

 

17h20

Julien n’ose même pas imaginer combien de gazages et de charges ont subi ceux qui sont restés piégés à Bellecour. Il attend, derrière un cordon, en scandant des slogans qui exigent leur libération. Il sait qu’elle aura lieu. Les deux cars garés près du quai disent assez comment les prisonniers vont être évacués.

Il voit le ciel de la fin d’après-midi s’obscurcir et pense à ceux qui, sur la place, étaient vêtus d’un simple tee-shirt. Certains sont piégés depuis plus de quatre heures, sans eau, sans nourriture, sans possibilité d’aller aux toilettes, déplacés de part et d’autre de la place à coup de lacrymos, privés de toute dignité. Combien de temps cela va-t-il encore durer ?

 

17h28

Nourdine et Franck ont mis des cailloux dans leurs poches, au cas où, pour se défendre, mais ils sont sagement assis, car la mère de Franck n’a pas réussi à les faire libérer.

Ils observent de loin les hommes cagoulés du GIPN lorsque le canon à eau est actionné. Son jet puissant coupe net la cime d’un arbre puis s’abaisse vers les prisonniers. De gauche à droite. De droite à gauche. Quelqu’un, dans le véhicule, tente de faire un carton. Comme s’il ne s’agissait que d’un jeu vidéo. Comme si l’eau n’était pas glaciale. Comme si ce n’étaient pas des humains qui détalaient en hurlant.

 

17h32

Jocelyne se tient devant sa fenêtre, au quatrième étage. Des larmes roulent sur ses joues ridées. Elle a fait ce qu’elle a pu, en faisant passer successivement trois filles. La dernière fois, elle a failli ne pas pouvoir pénétrer sur la place. Elle n’a réussi à forcer le passage qu’en prétextant être diabétique et avoir besoin d’insuline. Elle n’a  pas osé ressortir.

Debout devant sa fenêtre, Jocelyne pense aux rafles de juifs, au Vel’ d’hiv. Elle sait qu’elle a tort, car le gouvernement en place n’est pas d’extrême droite. Pourtant, la colère et l’impuissance lui vrillent la poitrine. Ses pensées s’entrechoquent. Elle aimerait avoir vingt ans, en bas, et jeter des cailloux.

 

17h58

Une nouvelle annonce de libération retentit.

Nourdine et Franck se lèvent et se dirigent avec prudence vers le lieu indiqué par les porte-voix. Mais cette fois, ce n’est pas un piège !

Déjà des files d’attente se forment pour passer aux check-points. Les deux lycéens se débarrassent discrètement de leurs cailloux.

 

18h24

Franck donne son nom et son adresse au CRS qui l’interroge. Il n’a pas de pièce d’identité sur lui mais a sorti son carnet de liaison de son sac à dos et le tend. Un portrait de lui et le voilà de l’autre côté, fiché, mais enfin libre. Il avance de quelques pas, incrédule, et se retourne pour attendre son ami.

Nourdine tend son carnet, mais le CRS saisit son poignet et l’immobilise d’une clef au bras. Le lycéen reste bouche bée tandis qu’un deuxième CRS le palpe pour vérifier s’il ne cache rien. Le clic d’une paire de menottes retentit.

« Toi, le casseur, je t’ reconnais. On t’embarque. »

Franck voit la terreur figer les traits de son ami. Quelle différence entre eux deux ? Quelle autre différence que la couleur de peau ?

 

18h32

Leïla se présente en sanglotant lorsque son tour au check-point arrive. Elle tremble depuis plus d’une heure et ses jambes la soutiennent à peine. Mineure, sans papiers d’identité sur elle, elle sait qu’elle va être embarquée. Comme Sonia l’a été, deux minutes auparavant.

Mais les CRS la laissent passer.

Leïla jette un regard affolé à Fazila, derrière elle, dont le contrôle est en cours. Embarquée, elle aussi. Leïla comprend qu’elle sera la seule de son groupe à être libérée. Comme un déchet que les vagues rejettent sur la plage.

Elle ne voit plus rien autour d’elle. Elle a envie de partir en courant, de disparaître, de mourir. Une voix déchire le voile qui lui obscurcit l’esprit : « Un biscuit ? Un peu d’eau ? Tu veux que j’appelle quelqu’un de ta famille pour qu’on vienne te chercher ? »

 

20h17

Julien se promène sur la place Bellecour de nouveau ouverte, mâchoires serrées, en compagnie de deux camarades.

Dans un communiqué, le préfet s’est félicité d’avoir interpellé les casseurs. Aucune mention, évidemment, des centaines de personnes retenues prisonnières, dont certaines blessées ou en état de choc. Aucun média ne semble avoir relayé la garde à vue barbare qui s’est déroulée en plein air cet après-midi, pendant de longues heures. « Punishment Bellecour » n’a jamais eu lieu.



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Je tiens à remercier tous ceux qui m'ont raconté de vive voix ce qu'ils ont vécu ce 21 octobre, ainsi que le site rebellyon.info pour les témoignages publiés en ligne.
Merci également au collectif du 21 octobre (www.collectif21octobre.fr) pour la plainte déposée.
Léa Silva