Les maisons identiques s’alignaient sans fin derrière la vitre du train qui filait à travers la banlieue illuminée. La plupart des grandes agglomérations du pays appartenaient aux quelques consortiums privés qui se disputaient le monde et suivaient un même plan urbanistique : un centre-ville réservé aux bureaux et aux commerces ; une périphérie recouverte de lotissements résidentiels sécurisés ; entre les deux, les faubourgs populaires étaient laissés à l’abandon. Un long tunnel dérobait à la vue l’odieuse réalité des quartiers pauvres, peut-être plus difficile à soutenir au quotidien qu’au travers du filtre esthétisant et moralisateur de l’émission de grand reportage du dimanche soir.

Assis tête baissée, Simon contemplait les trois bandes qui barraient le cuir de ses baskets, les armoiries de sa ville, sa marque, comme les trois piliers de cette nouvelle société, les trois étapes de la nouvelle vie des hommes : regarder la télé pour avoir des désirs, puis travailler pour espérer les combler. Désirer, travailler, acheter. Rien d’autre. Un serpent sclérosé par l’obésité qui ne pouvait faire autre chose que se mordre la queue.

Simon sentait que cette vie n’avait pas grand sens, mais à dix-sept ans, il lui était encore impossible de l’expliquer. Ce soir-là, comme plusieurs soirs des semaines précédentes, il descendit avant d’atteindre la station Universal Ear du centre-ville où d’autres jeunes comme lui avaient rendez-vous pour écouter les dernières nouveautés musicales. Ce soir-là, il franchit sans encombre le cordon de la police privée chargée de la sécurité du Grand Tunnel, autrement plus inquiétée par les clochards qui essayaient de monter dans les voitures pour souiller de leur présence les sièges du train comme les rues où ils avaient décidé de promener leur misère.

Simon gravit avec peine la volée de marches qui le séparait de la surface et de son air sinon pur, du moins libre. Ici, la ville ressemblait à ce qu’elle serait devenue partout ailleurs sans l’intervention des sociétés de nettoyage, celles d’entretien, celles de gardiennage, celles de répression et les dizaines d’autres que la firme qui dirigeait l’agglomération facturait à ces concitoyens les plus aisés. Les rues étaient sales, les immeubles vétustes et les habitants à l’image de leur quartier.

Le gros adolescent marcha presque cent mètres, fait rare pour une personne de son époque et de son milieu social, avant de s’engouffrer dans un bistrot aux vitres maculées d’une peinture blanche écaillée.

Dans une vaste salle, une vingtaine de tables était posée sans ordre précis, chacune entourée de plusieurs chaises, la plupart occupées par des hommes et des femmes de tous âges. Leur teint de peau mat ne laissait aucun doute sur leurs origines sud-hémisphériennes, ni leurs vêtements sur leur statut d’ouvrier. Face à la porte, un long bar en béton séparait le patron des clients. L’atmosphère était saturée de fumée de cigarette et l’odeur âcre de l’eau-de-vie bon marché agressait les muqueuses. Depuis que l’État n’avait plus à sa charge la santé de ses citoyens, il ne trouvait plus rien à redire aux messages publicitaires des marchands de tabac et d’alcool.

Simon traversa la pièce sous les regards perplexes de la faune qui peuplait l’établissement. Au fond de la salle, deux tables avaient été rapprochées pour soutenir les verres des quatre personnes que le garçon venait voir. Freddy le remarqua et lui fit signe de s’asseoir. Simon s’installa entre une femme aux cheveux sales et un homme en salopette bleue, face à une jeune fille trop maquillée et l’homme d’une trentaine d’années qui continuait de parler :

— … que ça, tu vois ? C’est comme les journaux. Il en existe encore quelques-uns de subversifs, avec une réelle opinion qui s’écarte du discours officiel. Je sais pas… Cerveau, par exemple… Que fait l’État ? Il les interdit ? Bien sûr que non ! Il s’en fout complètement : personne les lit, ces journaux !

Moi, je l’achète, intervint la femme aux cheveux sales.

C’est ce que je dis ! poursuivit Freddy. Toi, tu le lis, et regarde : tu es ici avec nous. Ça fait bien longtemps que tu es sortie du système ! Pour eux, tu es perdue ! Enfin, presque. Parce que tant que tu achètes Cerveau, tu gardes l’habitude, tu vois, d’acheter, je veux dire. Pour eux, il reste un espoir.

Je suis d’accord, dit l’homme en salopette.

Ouais ! renchérit Simon.

À quelques mètres d’eux, un vieil homme suivait la conversation d’une oreille distraite. Les profondes rides qui creusaient son front et le léger sourire qui déformait parfois sa bouche édentée laissaient penser qu’il n’entendait pas ce discours pour la première fois.

— Comment marche le monde ? reprit Freddy. La télé ! À longueur de journée, ils nous disent quoi aimer — c’est-à-dire quoi acheter, hein ? — et quand s’offusquer. Et toujours pour des choses sans réelle importance, tu remarqueras… Il y a une émission qui en est le parfait exemple… c’est… merde, comme ça s’appelle…

Ça dénonce ? proposa Simon, soudain pris d’un doute. Son émission préférée…

— Ouais ! C’est ça ! Eh bien, c’est l’exemple flagrant ! Une bande de gugusses qui font mine de s’insurger contre des peccadilles. Mais toujours dans le sens du Marché, tu remarqueras : les atteintes à la libre concurrence, une OPA agressive d’une compagnie étrangère… Tu vois le truc ? C’est plus du journalisme, c’est du marketing !

Simon préférait se taire. Il ne savait plus quoi penser… pourtant, sur le prix de la chirurgie esthétique, ça dénonçait pas mal…

La télé est la Bible. Les journalistes sont les apôtres. (Freddy marqua une pause pour que chacun s’imprègne de ce constat fort bien énoncé.) Quant à Dieu… c’est le Marché !

La femme, l’homme et Simon regardèrent Freddy avec admiration. La jeune fille collée à son épaule lui caressa la joue. Quel homme ! Lui seul savait mettre en mots le dégoût que cette société leur inspirait à tous. Quand Freddy parlait, tout devenait clair. Il avait raison. Toujours.

— Et c’est pour ça… (Il laissa un silence pour ménager le suspense, puis reprit à mi-voix) … que notre prochaine cible sera… l’émetteur de la Tour.

Tous le dévisagèrent avec la même expression qui reflétait la complexité de leurs pensées : Mais bien sûr ! Ce sera dangereux. Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ! C’est un sacré coup. Il a raison ! On risque gros.

— Wahou… lâcha la femme.

Je sais ce que vous vous dites : c’est trop gros pour nous. C’est pour ça que j’ai décidé de faire appel à d’autres groupes.

C’est sérieux ? demanda l’homme.

Freddy hocha gravement la tête.

— Très sérieux. C’est presque bouclé. Plus qu’une chose ou deux à régler. (Il adressa un long regard à chacun, comme pour sonder leur âme.) Vous pouvez partir maintenant. Mais si vous restez, c’est jusqu’au bout. Je ne peux pas me permettre de vous lâcher des informations comme ça. Je vous ai donné l’objectif, c’est à vous de voir. Qu’est-ce que vous décidez ?

Je reste, dit la jeune fille sans réfléchir.

Moi aussi, dit l’homme. Rien à perdre.

Yolanda ?

La femme aux cheveux sales hésitait. L’antenne-relais de la Tour était gardée nuit et jour par une milice privée armée jusqu’aux dents.

— Ça va être chaud, dit-elle. Ça va tirer partout… (Freddy acquiesça.) Il y aura des blessés, poursuivit-elle. Peut-être même des morts…

Tu décides quoi ?

Je…

En tout cas, sache que personne ici ne t’en voudra de partir maintenant. (Tous approuvèrent.) Alors ?

Je pourrai revenir, les autres jours ?

On verra, oui.

Je… Je suis désolée.

Elle se leva, étouffa un sanglot, et s’éloigna en leur adressant un signe de la main, sans se retourner.

Freddy secoua la tête puis braqua les yeux vers Simon.

Et toi, Simon ?

Le garçon déglutit avec peine. Il voulait se battre, oui, il voulait mettre à bas ce système inique qui broyait les esprits à grand coup de spots publicitaires… mais il ne voulait pas mourir, ça non, et encore moins perdre une jambe, ou il ne savait quoi d’autre. Dire que lorsqu’il avait rejoint le groupe, le mois précédent, sa plus grande crainte avait été qu’on l’oblige à courir ! Pourtant, il réagit comme réagissent les adolescents depuis que l’humanité vit en société. La pression du nombre, la honte de baisser son froc, la peur de passer pour une lavette…

Moi… ? J’en suis !

Très bien. Alors, voilà comment ça va se passer…

 

§

 

Simon finissait son verre, l’air pensif. Ses camarades étaient partis depuis plusieurs minutes, mais lui tardait à se lever. Il allait faire quelque chose de grandiose. Il avait peur, bien entendu, mais il était aussi terriblement excité. À quelle autre aventure d’importance équivalente pouvait prétendre un jeune homme de son âge ? Participer à un jeu télévisé qui le forcerait à rester toute une semaine sans ingurgiter le moindre gramme de sucre ? S’engager dans une société de Police ? Une agence militaire ?

Le vieil homme qui l’avait observé du coin de l’œil durant toute la soirée le tira de sa réflexion en venant s’asseoir en face de lui.

— Salut, petit, dit-il.

Simon sursauta, comme pris en faute. Après tout, ses pensées étaient incorrectes, et l’acte qu’il s’apprêtait à commettre était illégal et sévèrement puni par le seul service public qui n’était pas encore complètement privatisé : la Justice. Il prit la mine la plus décontractée que sa culpabilité lui permit.

— Bonsoir, répondit-il d’une voix presque naturelle.

Alors, on prépare la révolution ? dit le vieux avec un clin d’œil.

La transpiration mouilla instamment son T-shirt. Il était repéré ! L’adolescent avait entendu nombre d’histoires terrifiantes sur ces agents infiltrés dans les milieux malfamés, qui débusquaient les terroristes et les importateurs de contrefaçons, puis qui les torturaient à mort pour connaître le nom des complices. C’était dans quel film… ? Dans plusieurs reportages, en tout cas.

Je… non ! balbutia-t-il. Pas du tout ! Pourquoi… ?

Oh ! Ne t’affole pas. Ce n’est pas un crime, tu sais ? (Justement, si !) Et je suis bien d’accord que le monde ne tourne pas très rond. C’est sûr !

Simon le regardait parler sans rien dire. Surtout, ne pas se compromettre.

— C’est juste que je m’inquiète… Un gars comme toi… avec des gars comme eux. Regarde-toi ! Comment tu es habillé, comment tu es… gras ! Tu viens de la banlieue, bien vrai ? (Simon ne répondit pas.) Bien sûr que tu vis là-bas ! Ici, c’est pas comme ils disent à la télé. Ici, les gars, ils crèvent la dalle ! C’est pas comme chez toi. Les gars qui sont là, ils sont pas allés à l’école. Ils ont même pas de quoi se payer de la bouffe, des habits, alors des livres ! (Il luttait pour ne pas répliquer.) La loi du Marché, c’est tous les jours qu’ils se la prennent dans la gueule ! La misère, pour eux, c’est pas un hobby ! Allez, va ! Rentre chez ta mère, va te bourrer de chocolat, et laisse les pauvres tranquilles…

Vous ne comprenez rien ! explosa-t-il soudain. C’est justement pour vous que je me bats !

Pour moi ?

Pour vous tous ! Vous ne voyez pas que ce système est mauvais ? Il entretient la pauvreté pour mieux l’exploiter ! Et il endort les consciences avec l’illusion que le bonheur qui s’affiche sur les panneaux publicitaires est accessible à tous, à condition de se plier à l’unique règle : le Marché !

Ben, mon gars… T’as drôlement bien appris ta leçon. Tu causes aussi bien que ton Freddy.

Je ne récite pas une leçon ! C’est la réalité du monde ! Et elle ne me plaît pas. Je me bats pour que tout cela change !

Écoute-moi bien, petit. Ça sert à rien de sortir les grandes phrases pour moi. Tu veux te battre ? (Il embrassa la salle d’un vaste geste.) Regarde-moi tous ces cons !

Tous ces cons, ils bossent et ils t’emmerdent, pauvre cloche ! lança une voix du fond de la pièce.

Regarde-les, continua le vieux… C’est pour eux que tu veux mourir ? (Simon ne sut quoi répondre.) C’est pour eux que tu veux risquer ton confort ? Tu sais, tous ces pauvres types, ils ne valent pas mieux que les gros porcs qui les exploitent. Et s’ils étaient à leur place, aux gros porcs, ils seraient pareils, et peut-être même pires ! Bien sûr, ils triment. Bien sûr, ils crèvent la gueule ouverte. Bien sûr, personne ne mérite ce qu’ils endurent. Mais c’est juste une histoire de chance au départ. Tu veux changer le système ? (Il marqua une pause pour être certain d’avoir toute l’attention du garçon.) Écoute-moi bien, petit. Entre ça bien profond dans ta cervelle : c’est pas le système qui est mauvais, c’est les hommes.

Mais… protesta Simon. D’autres modèles de société sont possibles…

Qu’importe le modèle, petit. Les hommes…

Non ! Je refuse que…

Écoute. Je suis vieux, il est tard, je suis fatigué. Je vais me coucher, et je te conseille de faire pareil. Oublie ce bar, oublie ces gens et leur projet suicidaire, et rentre chez toi, va à l’école et deviens un exploiteur. C’est le mieux que tu as à faire.

 

§

 

Sa mère le croyait à son cours d’épanouissement artistique. Plusieurs fois par semaine, Simon s’était rendu à cette réunion du soir censée accroître sa sensibilité à la musique. Mais depuis un mois, sa mère se trompait, et ce soir-là plus que jamais. Complètement vêtu de noir, Simon était allongé derrière une butte de gravats, un fusil-mitrailleur serré contre lui, en contrebas du haut pilier en béton supportant l’antenne qui distribuait l’ensemble des programmes aux téléviseurs de toute la ville, et même au-delà. Une cagoule roulée sur le front, il attendait le signal qui déclencherait l’assaut. Lui était chargé de rester à son poste et d’arroser les positions ennemies pendant que d’autres, profitant du tir de barrage, iraient placer des charges explosives à la base de la Tour. Une dizaine de miliciens en armes patrouillaient autour du site, certains accompagnés de chiens. Ceux-là auraient tôt fait de les repérer ; l’attaque était imminente.

Le cœur de Simon battait à tout rompre, et faillit bien s’arrêter lorsqu’une forme noire s’écroula à quelques pas de lui.

— Salut petit, dit l’homme qui peinait à recouvrer son souffle.

Simon resta interdit. L’homme souleva sa cagoule, et l’adolescent reconnut le vieux du bar.

— Vous… ? murmura-t-il.

Le vieil homme lui fit un clin d’œil.

— Eh oui ! répondit-il à voix basse.

Pourtant, vous disiez…

Quoi ? Que les hommes sont mauvais, qu’ils ne valent pas la peine qu’on se batte pour eux ? (Simon hocha la tête.) Tu sais… Peut-être que l’humanité est mauvaise, sûrement même, mais j’ai eu une longue vie, et l’occasion de croiser un grand nombre de ses représentants. La plupart d’entre eux sont… ou étaient… des êtres formidables. J’ai eu beaucoup d’amis, je n’ai pas peur de m’en vanter. Je ne sais pas si l’humanité vaut que je lutte pour elle, mais ces gars-là, ces bonnes femmes-là, sûr qu’ils méritent que mille comme moi meurent pour eux ! Et puis… se battre, c’est toujours mieux que se plaindre, non ?

J’aurais jamais cru que vous… de notre côté…

Oh… Je vais te dire une dernière chose : qu’importe la cause, petit, qu’importe le but, le plus important, c’est le combat. Je ne reviens pas sur ce que je t’ai dit l’autre soir : tous les systèmes sont mauvais, à cause des hommes. Mais tant qu’il restera des gens pour se battre, tant qu’il y en aura pour refuser l’ordre établi, eh bien… ça vaudra le coup, tu comprends ?

Un coup de sifflet déchira le silence. Les premières rafales de mitraillette s’élevèrent dans la nuit. Le vieux rabaissa sa cagoule. Il regarda Simon.

— La résistance, petit. L’insurrection… Si tu veux devenir un homme, choisis toujours la dissidence, ne te soumets jamais !

Il fit un clin d’œil, puis gravit la butte et courut à l’assaut de la Tour en hurlant.