Il faut dire que les Martiens sont d’une ahurissante diversité morphologique et qu’ils sont fort laids. Généralement de petite taille, les plus grands d’entre eux ne dépassent pas un mètre vingt et la grande majorité mesure entre soixante et quatre-vingt-quinze centimètres. La forme de leur corps, présentant de curieuses protubérances, va du cylindre presque parfait au polygone le plus invraisemblable. Ils sont presque entièrement recouverts de plaques ou écailles d’une matière inconnue mais très résistante, d’un vilain vert tirant sur le noir. Certains sont équipés d’étranges membres télescopiques, d’autres de tubulures mystérieuses. Bref, ils peuvent effrayer les gens sensibles et ne sont en général confiés qu’à des couples d’un certain âge sans enfant, ou à des célibataires bien famés.
On ne se pressait pas vraiment au portillon pour les prendre en charge, mais l’indemnité conséquente versée par l’UMCS (Un Martien Chez Soi) aux volontaires permettait cependant d’assurer un nombre régulier et à peu près suffisant d’hôtes.
Mademoiselle Leduc avait, comme nombre de ses concitoyens, vu les annonces holographiques au journal mural officiel de sa résidence et elle s’était inscrite. Étant donné le manque d’empressement de candidats, l’enquête de moralité la concernant avait été réduite au minimum et elle avait fait partie des premiers « Terriens d’accueil » de la planète. Mieux : ses premières fournées de Martiens ayant loué sa gentillesse, elle avait été la première à recevoir la fameuse médaille martienne de « Bienveillance pour les Non Humains » décernée par le Ministère de l’Intérieur. Belle référence puisque la fameuse distinction n’avait, en un an, honoré que quatre récipiendaires !

- Comment ça, « plus de Martiens à lâcher » ? éructa la fonctionnaire. Vous ne voulez tout de même pas dire...
- Qu’ils ont pris l’initiative de partir par leurs propres moyens ? Ma foi, si. Étais-je habilitée à les séquestrer dans cette maison ? J’en doute ! Ils paraissaient savoir où aller. Je les ai laissé faire. Ils sont intelligents, vous savez, ces gens là ! Et pleins de ressources.
- Ils vous avaient été confiés, vous en étiez responsable ! accusa Marcelle en pointant un index agressif vers son hôtesse. Dieu seul sait où ils sont allés se perdre ou dans quel pétrin ils se sont fourrés.
- Ils ont peut-être décidé de rester chez nous et de faire souche.
Marcelle hésita entre la colère et le fou rire. Elle se reprit et fit froidement remarquer à sa locutrice que, bâtis comme ils l’étaient, les pauvres stagiaires ne pouvaient espérer ni s’installer entre eux, ils seraient vite repérés, ni se mêler à la population : ils étaient si... différents ! Elle aspira ensuite une bolée d’air conditionné pour se calmer, aborda les conséquences pratiques de la négligence de son hôtesse :
- Nous allons, évidemment, être obligés de vous réclamer le remboursement des indemnités perçues à tort puisque le contrat n’a pas été respecté.
Josiane Leduc se contenta d’un sourire ironique qui éveilla chez l’autre une envie de meurtre. Les deux femmes se toisèrent en silence.
- Ascension fulgurante, en quatre ans ! finit par susurrer haineusement Marcelle, l’œil fixé sur son calepin électronique.
« 2043 : Étudiante orpheline et désargentée, petits boulots d’entretien dans une entreprise informatique » indiquait la fiche qui venait de s’inscrire sur l’écran vert ; « 2044...
- Vous vivez de quoi depuis mars 2044, date à laquelle vous avez laissé tomber vos études et vos petits travaux alimentaires ?
- Ne me dites pas que ça ne figure pas dans votre fichier ! persifla Josiane. Je pratique le massage et l'esthétique à domicile... Mais je vais sans doute y renoncer et abandonner définitivement la vie active.
- Déjà à la retraite ? Une toute jeune femme comme vous ? Vous êtes une petite veinarde, Mademoiselle Leduc.
- La chance n’y est pour rien. De bons placements et une saine gestion sont toujours plus efficaces qu’un coup de chance.
Il y eut un long silence. Marcelle regardait autour d’elle ; Josiane balançait sa jambe avec nonchalance.
- Il paraît...
Josiane fut tout de suite sur ses gardes. Elle se savait capable de se tirer de beaucoup de situations sans faire appel à des protecteurs qu’elle ne voulait ni lasser ni compromettre, mais elle devait rester vigilante.
- Il paraît que, depuis peu, vous vous intéressez de près aux applications industrielles des organismes modifiés.
Josiane haussa les épaules, fit la moue, réfléchit, admit que les essais entamés par certaines firmes allemandes étaient prometteuses en effet. Et fascinantes. On lui avait fait une offre d’investissement et elle s’était laissé convaincre.
- Nous sommes bien d’accord sur la firme en question ? Il s’agit bien du TFI ? Le fameux Tout Faire Intelligent ?
- C’est possible, fit Josiane, je n’ai pas la mémoire des noms. De toute façon, les responsables n’en sont encore qu’aux phases expérimentales.
- Ah ? J’avais cru lire quelque part, je ne sais plus où exactement, qu’un lot de matériel révolutionnaire avait été envoyé, clandestinement s’entend, sur deux stations orbitales privées d’un de vos bons amis : monsieur Walter Sgutt.
- Dois-je obligatoirement savoir dans le détail tout ce que font mes amis ? sourit Josiane.
La fonctionnaire fut soudain prise d’un accès de violence. Elle s’acharna quelques brefs instants sur son calepin, réclama l’activation des bornes holographiques de la maison et se mit à commenter, tandis que les images défilaient :
- Voici un « robot » aspirateur. Carrosserie anthracite, tubes aspirants rétractiles, poids approximatif : 12 kilos. Ça, c’est un « robot » concasseur, carrosserie vert bouteille, « mâchoires » en diamant ; poids approximatif, 17 kilos. Et celui-là...
- Je ne suis pas preneur, grogna Josiane.
- Je n’ai rien à vous vendre, Mademoiselle, mais ces silhouettes ne vous rappellent rien ?
Josiane haussa les épaules, eut une moue de dégoût et se détourna de la parade virtuelle qui se poursuivait à quelques dizaines de centimètres d’elle.
- J’espère que ce ne sont pas mes Martiens qui défilent actuellement sous nos yeux, Mademoiselle Leduc !
- « Vos » Martiens ! railla la jeune femme.
- Vous avez parfaitement compris : j’espère que vous n’allez pas, pour gagner quatre sous, risquer de déclencher une guerre intergalactique dans laquelle, permettez-moi de vous le rappeler, nous ne ferions pas le poids !
Josiane n’écoutait plus le discours moralisateur de Marcelle, tout occupée à planifier la solution au problème, somme toute mineur, présenté par la vieille demoiselle. Il suffirait de l’écarter quelques mois. Le projet n’était pas assez avancé pour se développer au milieu de crises de conscience de quelques fonctionnaires sensibles et sottement intègres. Dès la fin de l’année, en revanche, rien ni personne ne pourrait plus entraver le trafic qui s’officialiserait et s’intensifierait.
Quant à l’éventualité d’une guerre intergalactique ! Josiane se mit à glousser sous le regard désapprobateur de sa visiteuse. Ce n’étaient pas les responsables martiens d’UMCS qui déclencheraient un quelconque conflit : cela faisait bien longtemps qu’ils avaient compris l’intérêt de vendre ici et là une poignée de leurs concitoyens...
- Mademoiselle Kerlin, fit-elle dès qu’elle eut retrouvé son sérieux, je crains que vous ne soyez obligée d’accepter mon hospitalité pendant quelques mois. Je crains aussi d’être obligée de m’occuper personnellement des rapports destinés à votre administration. Puis-je avoir votre calepin et votre GSM ?...