Dans un monde qui nous assène que la vengeance a du bon. Qu’il faut être révolté (oui) et faire justice à tout prix (ha). Qu’il faut que les coupables souffrent,toujours, sans aucune chance de se racheter parce que le rachat est impossible. Dans ce monde-là qui ne comprend pas certaines actions humanitaires et certains systèmes judiciaires étrangers. Dans ce monde, ce pays qui, si le choix lui était donné, remettrait la peine de mort à l’ordre du jour. Dans ce pays où j’ai grandi et où, finalement, je me sens bien et chez moi, comment puis-je penser aussi différemment ?

J’aurai pu dire : « voilà, ce personnage est inspiré de Nelson Mandela, mon héros personnel depuis l’âge de douze ans, quand on m’a parlé pour la première fois de lui à la télé. » Mais non, je ne sais pas faire, je ne sais pas calquer un personnage fictif sur un homme que je n’ai jamais rencontré, et me servir d’un symbole ne m’a jamais réussi.

En fait, ce personnage est inspiré de moi.

Un matin de novembre, alors que je sortais de l’appartement d’une amie chez qui j’avais passé la nuit, nous nous retrouvâmes, elle et moi, face à un individu masqué, beaucoup plus grand et fort que nous, un couteau à la main.

Cela a duré environ cinq heures, jusqu’à ce qu’il nous attache, chacune dans une pièce, nous vole, parte. Cinq heuresjusqu’à ce qu’il parte de son propre chef et que la police arrive et que je me retrouve à témoigner (mon amie était à l’hôpital après avoir sauté par la fenêtre ; cheville cassée) dans un bureau un peu glauque de l’hôtel de police. Cinq heures avant de vivre une longue, douloureuse, remontée vers la vie, qui a duré… dix ans.

Et pendant ces cinq heures, il ne s’est strictement rien passé : pas de violences physiques, pas de viol. Non. Juste un mec dont on ne voit pas le visage, avec un couteau, alors que nous étions deux, deux jeunes femmes tout à fait capables de se révolter. Mais il y avait la menace : quand on te dit clairement, qu’on te fait comprendre, même si c’est du flanc, qu’à la moindre bêtise, tu y passes, tu ne bouges pas.

En ressortant de là, après avoir cumulé tout ce qu’il est possible de cumuler : hypersomnie, diverses phobies, incapacité totale à avoir une vie sociale, surtout avec des hommes, abandon des études, il y a une chose dont je suis fière, et qui pourtant m’a beaucoup interrogée.

Comment, après avoir été si maltraitée, en avoir retiré autant de souffrance, avoir fait une croix sur mon avenir sentimental et professionnel, comment je pouvais avoir un regard aussi « gentil » envers les coupables (pas le mien, jamais, la souffrance est trop personnelle, mais tous les autres) ? Mon agresseur ne rentre pas dans l’équation. Je n’ai jamais vu son visage, même au moment du jugement où il se tenait à quelques mètres de moi, et je n’ai jamais retenu son nom ; il est abstrait parce que je ne peux pas lui appliquer l’humanité que je donne aux autres.Et que lui nier son humanité tout en reconnaissant sa personne me rendrait très hypocrite.

Je milite à Amnesty International. Je ne milite pas uniquement pour la femme iranienne ou le dissident chinois. Je milite aussi pour le violeur qui attend dans un couloir de la mort au Texas, pour le dealer qui croupit à sept dans une cellule française, pour tout le monde. C’est très mal vu, quoique l’on en dise. Mais je ne peux, je ne pourrai jamais, admettre qu’on puisse faire expier une personne avec une privation totale de liberté, un traitement inhumain oula menace constante de la mort.

Je les ai vécus pendant cinq petites heures. Cinq heures sans viol et sans violence physique, mais cinq heures qui ont fichu en l’air ma vie jusqu’à il y a peu. Ce n’était que cinq heures. Qu’en serait-il de cinq semaines, cinq mois ou cinq ans ? C’est une situation que je ne souhaite à personne, vraiment personne. Et quand j’arrive, de temps en temps, à lui trouver une identité moins abstraite, même pas à mon agresseur.

Ce militantisme a été très actif (j’ai participé à un groupe militant il y a quelques années) et l’est peut-être un peu moins aujourd’hui (je me contente du don et des lettres envoyées aux autorités gouvernementales tous les mois). Mais il est là, bien vivant. Il m’a aidé à trouver un but à cet évènement, une finalité qui n’est ni tristesse, ni dépression, ni besoin de vengeance. Une quête humaniste.

Alors oui, cela peut paraître une faiblesse, cela peut paraît irréaliste, mais puisque l’expiation et la souffrance ne peuvent être des options admissibles pour moi, alors il faut faire autrement, et trouver un autre moyen de rendre la justice. Pour tous.

Et malgré le regard des autres quand je donne, de temps en temps, mon avis sur certains faits médiatiques.

Ou quand je parle de ce personnage qui me ressemble tant et que j’ai si envie de faire découvrir à mes futurs lecteurs.

Célia Deiana