Comme elle voudrait revenir trente ans en arrière et revivre à l’infini le miracle de ce mardi où, jeune vendeuse s’étant octroyée, a contrario des règles établies, le luxe de se déchausser durant une pause, elle avait été surprise par son patron.
Ni houspille, ni reproches.
Jouez hautbois, résonnez musettes : l’entêtement fétichiste de Monsieur Klaus venait d’obtenir récompense. Là, devant lui, se prélassaient deux fascinants articles haut de gamme qui allaient estoquer la concurrence…
Il le tenait enfin son « mannequin de cabine » !
Une obsession commerciale née fortuitement, trois ans plus tôt, à l’écoute d’un reportage radio disséquant les diverses tactiques publicitaires élaborées par Chanel afin de fidéliser ses chalandes. Ce reportage l’avait subjugué et poursuivi à longueur de nuits. Il avait échafaudé mille et un modus operandi possibles… Dont l’accueil personnalisé de chaque cliente pour encourager celle-ci à choisir plusieurs modèles parmi les collections saisonnières de « chez Klaus » et lui servir ensuite un thé parfumé pendant que défileraient sous ses yeux lesdits modèles, présentés in situ par une Star Maison vouée à ce seul rituel pédibus…
De quoi pousser la plus indécise des mal chaussées à craquer pour Sa Chaussure Idéale.
Car Monsieur Klaus ne concevait les choses que sous cet angle vendeur. Mais, les mois s’égrenant, il désespérait d’une issue favorable à son ambition mercantile. Pour ce qu’il en savait, Chanel limitait ses exigences aux corps et les beaux corps sont légion. Tandis que des pieds !… Il ne croyait presque plus à son grand dessein quand le hasard avait placé sur son orbite stratégique ces deux perles rares s’exhibant sans vergogne au milieu de boîtes grises étagées par pointures.
Dommage : la fille était superbe aussi.
D’où vingt ans de camouflage intégral, des cheveux à mi-mollet.
« Mannequin de cabine »…
Elle s’était gargarisée de ce titre ronflant qui brillait par son absence sur sa fiche de paye et avait compté pour du beurre lors de son licenciement. Adulée ‘incognita’ et stupidement  présomptueuse, elle avait marché en confiance à sa perte.
Pour se retrouver usée avant l’âge, sans domicile fixe, à la cloche de bois.
La longue houppelande rouge du Père Noël flotte contre les brodequins agressifs. La foule s’est dispersée. Les speedés ralentissent. Le crépuscule s’alourdit. Les tennis bâillent du contrefort  et se gèlent. Elle change de position, s’agenouille, dissimulant ses espadrilles trempées sous  sa jupe godailleuse qui s’évase sur le trottoir.
Elle avait été ‘Mademoiselle de chez Klaus’ comme on était ‘Mademoiselle de chez Chanel’. De partout alentour, la gent féminine huppée débarquait pour voir parader à ses pieds talons aiguille, ballerines, et autres sandales sorties du lot. Mais son outil de travail s’était peu à peu détérioré. Malgré la pierre ponce, l’huile d’amande douce, les lotions émollientes, la pose d’emplâtres, les séances de pédicure, ses tricheries désespérées… Oh ! l’angoisse du premier cor… de l’ongle incarné… des cuticules durcies… du cou-de-pied râpé… de l’hallux-valgus handicapant… des orteils qui se chevauchent… de la verrue plantaire récidiviste…
Par ici la sortie : sans adieu, ni merci.
Que peut-il lui arriver de pire maintenant ? En cette nuit de Noël où les miracles n’ont plus cours ? Certains magasins ferment déjà leurs rideaux de fer. Bientôt, les Nouvelles Galeries récupéreront l’ours, la privant du réconfort de sa patte.
Il faudrait…
Les brodequins trouble-fête postés près des Nike immobiles détaillent leur butin. Les tennis se rapprochent, empiètent sur sa jupe étalée, chahutent les richards. La patte de l’ours chancelle. Les brodequins explosent de rire :
« Youyouou l’ours, t’as un pète au casque ? »
Et l’ours de s’écrouler sur elle en perdant son bonnet rouge à pompon. Elle lui pardonne sa chute intempestive. Ce vieil ursidé taxidermé sous Mathusalem est un frère de galère, son double animal. Figé au garde-à-vous près de la porte vitrée coulissante, il sert d’appât à une clientèle potentielle. Un appât décati qu’on expédiera sous peu au rebut. Sans considération ni état d’âme… Comme elle, jadis.
Le corps évidé du plantigrade ne pèse guère. Elle tente de le repousser. Y parvient presque. C’est alors que les mains entrent en action, la soulevant aux aisselles pour la remettre d’aplomb et tractant à la verticale l’animal empaillé. Les mains : passe encore ; mais elle s’insurge contre les visages qui se penchent. Une terreur panique fait naître dans sa gorge un hurlement de bête traquée. Les rares badauds, refusant d’être témoins, détalent fissa. L’hallali est proche. Elle hurle, hurle, hurle.
« T’as mal où, m’dame ? »
Les brodequins, toujours… Affublés d’un nez saillant et d’une barbe cotonneuse.
Ce soir le Père Noël a des yeux noirs aux aguets, la peau mate et le phrasé syncopé des cités. Elle hoquette mais cesse de s’égosiller : le vigile des Nouvelles Galeries vient d’apparaître, muscles avantageux sous son pull réglementaire. Il secourt l’ours de son bras droit tandis que du gauche, d’un geste balayeur, il refoule les perturbateurs.
« Calmos les gars, Teddy va aller faire dodo et vous, vous me déblayez le trottoir sans saloper la neige ! »
Les ados ricaneurs obtempèrent à grand renfort d’insultes folkloriques. Elle flageole et se rassoit pesamment, privée de son compagnon de misère : disparu, envolé, escamoté.
« Faut décaniller, ça refroidit dur » marmonne son sauveur, se vissant le portable à l’oreille.  Du chuchotis qui s’en suit, elle perçoit chaque mot blessant :
« Salut, c’est Jacky. Pour votre tournée des grands ducs, y’a encore un paquet à dégager devant les Galeries. Une vieille crade. Grouillez-vous que je plie mes gaules. »
Elle baisse la tête, mortifiée, éclusant sa pénitence jusqu’à la lie. Mais pénitence n’est pas repentir. Elle ne peut se renier d’avoir été cigale. Une cigale non partageuse... C’est alors que, yeux rivés au sol, elle assiste au retour martelé des lourds brodequins.
Elle relève vivement le menton pour échapper à cette vision d’apocalypse. Où est donc passé  le vigile aux gros bras ? Elle le localise en faction à l’angle de la rue, guettant les ramasseurs sociaux… Trop loin pour lui porter assistance. Soudain désarmée, elle affronte d’un regard voilé son bourreau. Le Père Noël est ébarbé. Un duvet sombre ourle sa lèvre supérieure. Il avance et se courbe, poing fermé tendu à lui effleurer le menton.
« Place aux baskets Quickly, des sportives tout terrain qui nous arrivent d’Amérique, légères et ergonomiques pour courir plus vite, plus loin, plus longtemps. »
Balivernes de charlatan : ces fichues tatanes avaient mis à mal ses orteils rétractés. Mais Monsieur Klaus souriait. Comme elle était fière alors, imbue de sa petite personne. D’une prétention sans égard envers les simples vendeuses. C’était si grisant d’avoir la vedette, de se délecter du dédain dont elle accablait ses collègues toujours à genoux à pâtir des ruades de la clientèle… De savourer les bravos du public en les regardant plier l’échine…
Résultat des courses : elle ne courra jamais plus. Bien fait pour elle.
Impossible de fuir ! Dos voûté et vessie contractée, elle se résigne donc à l’attaque assassine des brodequins. Rien ne se produit.
« Tiens, M’dame. S’cuse pour le Nounours. »
Elle hésite, fixe la caricature de Père Noël inclinée vers elle et, à contrecoeur, ouvre sa main droite. C’est un billet de dix euros. Dix euros !
Les brodequins tournent les talons sans demander leur reste. Monsieur Muscle soupçonneux rapplique vite fait et se met à battre des pataugas sur le pavé. On entend une sirène hululer. Déjà ? Rassemblant ses forces elle se redresse, étourdie, et entreprend de traverser la rue, hypnotisée par la vitrine rayonnante. Son estomac gargouille : voilà qu’elle salive de désir. Une impérieuse faim d’agapes ‘cuir, nubuck, suédine’ s’empare d’elle. Pourquoi bouder ce petit goût de ‘revenez-y’ ? Elle n’a rien oublié des gestes d’antan, tête haute, pied offert…
Et encore un tour de piste : Un.
« Irrésistibles pantoufles en pure laine d’agneau, doublure polyester aspect peluche, demi voûte plantaire de confort, semelle crêpe antidérapante, idéales pour vos veillées douillettes. »
‘Mademoiselle de chez Klaus’ s’élance sans marionnettiste. A visage découvert.
Le vigile tente de l’arrêter. Elle esquive, dérape des espadrilles, manque tomber, reconquiert un équilibre ‘château branlant’ et se précipite à pas trotte-menu.
Quatre pneus crissent sur la chaussée piétonne. Des freins couinent. Un gyrophare zigzague en jaune et blanc.
Mais rien n’y fait : coûte que coûte, à minuit, elle fêtera Noël en charentaises !



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Partie 1
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