Mon père n’est pas un voleur de poule, ce n’est pas possible, tout simplement, il me l’a expliqué, l’autre jour, la preuve : « Tu sais, nous, nous sommes le peuple du vent. Ça veut dire que rien ne peut nous arrêter, nous sommes libres comme le vent, et rien, aucun trait sur une carte, aucune signature, ne peut en décider autrement. C’est notre nature, d’être les fils du vent. Nos frères, ce sont les nuages et les oiseaux. Et nous ne mangeons pas nos frères. Alors, des poules, tu penses. Un hérisson, je ne dis pas, mais des poules… Tu mangerais, toi, des membres de ta propre famille ? »

J’en ai assez, de courir, d’avoir froid dans la roulotte la nuit. La liberté, c’est cher payé, et puis, aussi, il y a ces enfants qui me parlent de tout, des jeux vidéo, des ordinateurs, d’Internet et tout le reste. Je suis un fils du vent qui aimerait souffler un peu.

Les gens nous jettent des pierres, crient après nous, se moquent de nous, disent que nous sommes sales, que nous sommes bons à rien, que nous sommes des feignasses. Mais nous sommes les fils du vent, n’est-ce-pas ? Et nos sœurs sont les poules.

Il y a quatre jours, nous sommes arrivés ici, au bord de cette grande forêt, et mon grand-père, qui décide tout, a dit que c’était un bon endroit pour s’arrêter et pour fêter la Noël. Alors on a monté le campement, ramassé du bois mort et tombé (« Uniquement celui qui est tombé, les enfants, pas celui qui a été coupé »), on a fait le feu, et on s’est installé un peu. Même les oiseaux ont besoin de toucher le sol, parfois, a dit Papa.

C’est tout chaud, sous ma tête, là où ils ont jeté la pierre…

Après qu’on se soit installé, avec les frères et les sœurs, on est allé jouer entre les arbres. C’était bien et on s’est terriblement amusés. La forêt, ici, est pleine de bêtes amusantes. On a vu un cerf et ses biches, des daims, un blaireau. Mais j’ai été le seul à voir l’éclat roux de la queue du renard. Alors on a tous décidé que je serai le chef, et on a joué encore longtemps, jusqu’à ce que les étoiles viennent dans le ciel.

Et j’ai un peu sommeil, maintenant, mais je veux quand même vous raconter…

Le lendemain, ils sont venus. Moi, je n’étais pas là, mais j’ai compris. Chez les enfants du vent, jamais on n’abandonne les petits. Quand je suis revenu au campement, j’ai lu les traces comme Grand-Papa m’a appris à le faire :
Une voiture de police. De grosses chaussures de gendarmes. Et tous les pas qui s’en vont vers une grosse camionnette, et qui ne reviennent pas. Tous avaient été emmenés par les gendarmes. Et moi, qui étais allé essayer de revoir le renard, le mangeur de poules, je n’ai pas été pris. Peut-être que ça veut dire que, maintenant, je suis vraiment un fils du vent et que personne ne peut m’arrêter.

Mais je ne veux plus être un fils du vent. J’ai faim, et manger des graines, je n’aime pas ça. J’aimerais manger de la viande. J’aimerais être le renard, et manger les poules.

Et je suis fatigué, si fatigué. Ma tête ne me fait pas mal du tout, elle est comme quand j’avais bu l’eau-de-vie au mariage de ma sœur, elle tourne toute seule et ça me fait un peu rire.

Il n’y a plus personne au campement. Et quand j’ai été voir dans les maisons plus loin, c’est là que les enfants m’ont crié des choses et m’ont jeté des pierres.

Fils du vent, ce n’est plus pour moi, je crois. Je l’ai été un peu, quand ce matin ils ne m’ont pas attrapé, mais maintenant, c’est fini. Je ne peux plus voler, je n’ai jamais vraiment pu le faire, d’ailleurs, il n’y a que Grand-Papa qui sache le faire, et ils l’ont quand même attrapé, lui. Alors peut-être qu’il faut que je sois le fils du renard, et que je vole des poules, maintenant.

Je ne sais pas. Je commence à avoir froid, et ma tête tourne de plus en plus. Je suis trop fatigué pour faire du feu, même avec le super briquet à essence que Papa m’avait offert pour mes neuf ans.

Et peut-être même que fils du renard, ce n’est pas encore assez fort, alors je serai le fils de l’ennemi du renard, voilà, je vais être le fils du chien. Et comme ça, j’aurai chaud, j’aurai à manger, et je serai heureux.

Hier soir, Papa et les autres hommes ont parlé, près du feu, et ils ont dit des mots que je ne comprenais pas, quotas de reconduite à la frontière et tout et tout. Les fils du vent ne connaissent pas de frontières, et où irait-on, a dit Papa, on n’a pas de pays à nous.

Un fils du chien a un pays, une maison, et il a à manger tous les jours et jamais il n’a froid.

Je suis tellement fatigué que je crois que je vais dormir un peu, au pied de cet arbre.

Le renard est revenu, il a eu peur de moi, et il est parti. C’est que je suis un fils du chien, maintenant. Je ne suis plus libre, mais bientôt, je serai heureux.

Quand je me réveillerai, moi aussi, je chasserai les voleurs de poules.

Ouest-France, édition du 26 décembre 2007 : Le cadavre d’un enfant âgé de dix ans, probablement mort de froid et des suites d’une importante blessure à la tempe, a été retrouvé avant-hier aux alentours de Beauvais. Toute personne susceptible de renseigner les forces de police sur son identité est priée de se présenter à la gendarmerie de Plélan le Grand.

© Jean Millemann 2009

Parue dans Identités, anthologie de Lucie Chenu

(Glyphe, mars 2009)