Ce qui nous exalte, c'est la révolte, le cri rebelle, la lutte, dans la manif ou l'émeute révolutionnaire, nous nous sentons comme au dessus de nous-mêmes, unis, fraternels, égaux, libres. Fusion de la foule. Révolution. Fête. (Dans "manifestation", il y a "feste" = fête.) Mais ensuite, qu'on le veuille ou non, les politiciens professionnels, les gestionnaires, doivent prendre le relais = installer. L'ennui, c'est que le révolutionnaire qui devient gestionnaire, c'est Castro qui devient dictateur, tandis que le Che va porter la Révolution ailleurs et mourra, héros icônisé, dans la jungle, parmi ses frères d'armes. (Les révolutionnaires, une fois la révolution faite, devraient laisser le pouvoir à d'autres et se retirer sous leur tente ou dans leur cabane au Canada, quitte à revenir refaire une petite révolution-bis si ça merde en route…)

Autrement dit, on doit parler, au premier chef, non de Liberté mais de libération, d'émancipation = sortir de l'esclavage (Les Hébreux hors d'Égypte ou Spartacus ou l'abolition de l'esclavage ou la libération française dans les années 40)… non d'Égalité mais d'aspiration à l'égalité et de revendication d'égalité… non de Fraternité, mais de fraternisation (celle des frères d'armes, l'amitié par mauvais temps, dit Régis Debray). Ensuite doit venir l'installation, l'établissement, voire l'institutionnalisation : graver des grands mots, des absolus, aux frontons des mairies et des écoles et en faire un mode de vie : non plus la Révolution (action en cours) mais la République (institution chargée de concrétiser les aspirations du peuple). La libération, lutte active, une fois accomplie, doit s'établir en Liberté et Égalité, état permanent, fonctionnement social installé dans la durée, État. La fraternisation (qui se produit dans la lutte pour la libération) doit, de même, s'établir en Fraternité permanente. Et là, danger : « Le pire qui puisse arriver à des gens qui ont fraternisé en prison ou sur les bancs de l'opposition, n'est-ce pas d'en sortir, de gagner des élections et de se retrouver coincés dans un palais ? » (Régis Debray, qui a côtoyé de près la révolution guevariste et a su éviter le piège.)

De même, La Marseillaise est chant de révolte/révolution violente (nécessaire en son temps), mais est insoutenable dans une République pacifiée où Liberté, Égalité, Fraternité sont (censées être) établies. Même le Chant des Partisans, mieux écrit, est bourré d'appels au sang, nécessaires en leur temps de Résistance à l'invasion, insupportables aujourd'hui.

D'abord le CRI, donc, et le chant guerrier vibrant, ensuite l'institution sous forme de devise fixée une fois pour toute, comme un surmoi social. L'une des difficultés sera de combiner ces contraires : universalisme et relativisme ou idéaux et réalisme (opposés, complémentaires et concurrents). Un autre difficulté sera que ces notions ne soient pas rigidifiées, chosifiées, momifiées, qu'elles restent des actes. Et même qu'on admette qu'elles ne soient jamais accomplies, ces valeurs, qu'elles restent des aspirations, un projet, une dynamique.

Je ne sais pas ce qu'avaient au juste en tête les "pères fondateurs" qui ont pondu cette devise, mais, au delà de la revendication révolutionnaire et plutôt qu'un ordre établi, une institution gravée dans le marbre au risque d'y être figée (ou d'apparaître comme une injonction : « Soyez libres, c'est un ordre ! »), sans doute peut-on y voir d'abord un pari, celui d'un pacte, d'un contrat social… Mais en construction : un projet, désir, dessein… un horizon jamais atteignable, asymptotique, un travail en cours, perpétuellement en cours, jamais fini, jamais figé…un programme pour le "vivre ensemble, se côtoyer sans se foutre sur la gueule", ce qui est la question de base de la politique.

Programme qui ne pouvait pas être et ne sera sans doute jamais une construction 100% rationnelle, qui puisse se calculer en tenant compte des désirs et besoins de tous et de chacun, comme pourrait le rêver un pur technocrate. Disons : un programme raisonnable plutôt que strictement rationnel, et même une sorte de bricolage.

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Liberté

La Déclaration de 1789 le dit clairement et simplement : « Article IV : La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société, la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. »

Sinon, c'est le chaos, et le chaos n'est pas la liberté. Exemple : au bar du coin, un obstiné fumeur tient absolument à fumer à l'intérieur. Coléreux : « On est dans un pays libre, non ?! » Ce qui fait que son voisin, qui n'apprécie pas de se faire enfumer, peut se sentir habilité, au nom de la même revendication de liberté, à lui foutre son poing sur la gueule. Chaos.

Le "tenir compte des autres", volontaire ou imposé par les lois, est la condition de la liberté. Relative. (Et se rappeler que plus il y a de monde, et plus rapprochés sont les gens (ville)… en bref, moins il y a de place (de place libre), moins il y a de liberté, ou en tout cas plus il y a besoin de règles, de lois, pour la paix sociale : la bonne gestion des frottements et heurts de la vie collective, la régulation des interactions.)

Une bonne part de notre liberté sociale est faite de liberté négative (ou "en creux") : le principe (réductionniste) qui veut qu'on puisse faire tout ce qui n'est pas explicitement interdit par les lois. Plus "des permissions" que "de la liberté".

Une bonne part de notre liberté sociale est faite de libertés au pluriel : liberté de conscience, d'opinion, d'expression… liberté d'entreprendre, liberté de religion, liberté de la presse, liberté syndicale, etc. Ce qui nous permet d'échapper au piège du Grand Mot, nous remet les pieds dans le concret. LA liberté n'existe pas : il n'y a que DES libertés. (Et c'est déjà pas mal !) Encore ces libertés sont-elles "de principe", et il y aurait à les examiner une par une, dans leurs limites et leurs entraves.

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Pour que des règles collectives préservent la liberté (ou les libertés) de chacun et fonctionnent en paix, l'égalité est nécessaire. Et il faudra bien (accepter de) voir l'antagonisme qu'il y a à la base entre la liberté et les deux autres termes du contrat… ou au moins avec l'égalité.

Allez, une citation de Camus (mais on pourrait citer en entier "L"Homme révolté"…) : « La liberté absolue raille la justice. La justice absolue nie la liberté. Pour être fécondes, les deux notions doivent trouver, l'une dans l'autre, leur limite. »

(Mais peut-être est-ce justement la fraternité qui peut réduire cette hostilité.)

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Égalité

L'Égalité, par définition, c'est une question collective. Et peut-être une condition de la vie en commun. (Quoique de nombreux pays s'en passent.)

— L'égalité entre les hommes, faudrait déjà qu'on nous demande notre avis avant. (Brève de comptoir, 1997)

Le terme Égalité tout pur est peut-être trop théorique, voire mythique : personne n'y croit, (« Ouais… Tous les hommes sont égaux, surtout certains… »). Même si, là aussi, il y a un idéal dont nous sommes épris (nous Français), chacun sait très bien que nous ne naissons pas égaux : on peut naître riche ou pauvre, beau ou moche, petit ou grand, noir ou blanc, etc. La génétique et les autres conditions de naissance et de vie (éducation, état de la société…) imposent moult inégalités de base. Ce qui nécessite donc de préciser égaux en droit ou en droits. En tant que citoyens, nous sommes tous (censés être) d'égale valeur (« égaux en dignité et en droits » dit la Déclaration de 48) pour l'État et les uns pour les autres.

« Les hommes naissent libres et égaux en droit. Après ils se démerdent. » (Jean Yanne. Quand je vous dis que les humoristes sont là pour nous empêcher de nous contenter des slogans en "prêt à penser"…)

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Fraternité

Mais je vais insister surtout sur le troisième terme, Fraternité, qu'on oublie souvent, ou qu'on ridiculise (quand Ségolène Royal, par exemple, le claironne), parce qu'il est de l'ordre des sentiments (affects) ou du religieux prêchi-prêcha, et semble tellement obsolète, dans un monde d'économie ultra-libérale de concurrence féroce et "non faussée". Le mot dérange, puisque, oui, il fausse la concurrence.

Pourtant les trois termes de la devise ne vivent qu'associés, oui, et Fraternité, c'est le lien ou le liant des deux autres, c'est ce terme qui les fait tenir, chacun de son côté et les deux ensemble et réduit leur antagonisme, comme je le suggérais plus haut : pour que chacun accepte de vivre une liberté non absolue mais relative (c'est-à-dire relative aux autres) et une égalité elle aussi imparfaite, il faut une certaine dose de fraternité. Pour que la société, une fois libérée, n'éclate pas en millions d'individualités égoïstes, concurrentes, en lutte, il faut au moins la solidarité. Pour que se fasse autant que faire se peut, la justice sociale, l'équité, il faut de la solidarité.

« Le socialisme est un pari… Je crois en la fraternité, mais je pense que la réalisation de la fraternité relève d'un pari… » (Edgar Morin)

Liberté et égalité sont des partis pris volontaristes dont on sent très bien qu'ils restent utopiques ou théoriques, ou sans cesse "à travailler" : work in progress. Et donc, c'est sans doute la fraternité qui fait tenir ça ensemble. Le cœur qui corrige le cerveau. « D'accord, ma liberté est conditionnelle, conditionnée par celle des autres, d'accord il y a des inégalités de fait, le monde n'est pas parfait… mais tout cela est supportable, acceptable, parce qu'on s'aime bien. » Les manifestations sensibles et concrètes de cette fraternité humaine corrigent et compensent les prétentions et imperfections des idéaux de liberté et d'égalité. Je peux abandonner une partie de ma liberté à ton bénéfice, parce que je te reconnais comme égal, humain comme moi, frère-sœur. Parce que je ne te veux pas de mal… peut-être même je te veux du bien… et je considère que tu fais de même envers moi. La fraternité, c'est la confiance réciproque, une foi en l'autre et en l'humanité… mais souvent des choses plus simples et plus concrètes (ras des pâquerettes).

(À suivre)

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Lectures :

Régis Debray, "Les Communions humaines" (Fayard, 2005), "Le Moment Fraternité" (Gallimard, 2009), "Dégagements" (Gallimard, 2010)

Albert Camus "L'Homme révolté" (Folio Essais, 1985)

Edgar Morin, "Pour une politique de civilisation" (Arléa, 2008), (+ pas encore lu : "La Voie" (Fayard)