Aux grands mots (maux) les grands remèdes.

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ, qu'est-ce que c'est – et qu'est-ce qu'on en fait, nous, maintenant, "à l'aube du troisième millénaire", selon la formule poétique médiatique consacrée ? Peut-on encore y croire ? D'abord, ces mots "sonnent vieux" (vieillots, désuets, obsolètes… "ringards"…? je ne dirai pas, mais perçus comme tels par nombre d'entre nous… et plus spécifiquement par la "droite décomplexée" en voie de remplacement par l'"extrême-droite décomplexée".) Ou trop chargés de passé révolutionnaire dépassé (comme les paroles horribles de La Marseillaise) ? Ou trop idéaux, idéels, idéalistes, platoniciens ? Ou trop pollués par les mauvais usages répétés ? Peut-on les réactiver, les revivifier, les réhabiliter, leur redonner du sens, du sens pour ici et maintenant…? Cause toujours… Ça ne marche jamais. (Et ainsi, d'ailleurs, évolue la langue avec les mœurs… )

… Vaut-il donc mieux les bazarder une bonne fois et chercher autre chose ? Vouloir se passer de ou vouloir faire réduire à la cuisson les grands beaux mots n'est pas forcément du réductionnisme, c'est de la communication (voire de la com', au sens de publicité ou propagande). Il se trouve que le cynisme de l'époque, ou son désenchantement, le sarcasme des humoristes qui ne laissent rien passer, tout cela rend inutilisables certains termes à connotation chrétienne, moraliste, communiste, platonicienne (idéalisme). Oh, les grands mots sont toujours là, ils peuvent toujours faire vibrer nos âmes d'enfants, mais quand Ségo se fait moquer avec son fra-ter-ni-té… et Martine avec son "care"… Quand un enfant de quatre ans, en "cours de philo" dit « la liberté, c'est quand on sort de prison »… Quand le bon sens populaire nous dit « tous les hommes sont égaux, mais il y en a qui sont plus égaux que d'autres », ou Freud « tous les hommes sont ego »… on ne peut tout simplement plus employer ces termes naïvement, au premier degré.

Quant à la fraternité… question de communication, pour ne pas apparaître comme une sorte de hippie attardé, planant dans l'idéal idyllique de la fraternité universelle et la fumée des joints, et donc pour se faire entendre, il vaut peut-être mieux, modestement, parler de solidarité, solide, concrète, crédible. Et faire. Plutôt que de rêver d'un rêve type « quand les hommes vivront d'amour, il n'y aura plus de misère… » et « si tous les gars du monde voulaient se donner la main… », il vaut sans doute mieux tenter de réaliser la solidarité dans les faits et gestes, autour de soi, avec ses proches, dans l'accessible. "Se contenter", oui, d'établir une solidarité terre à terre… ce qui n'est déjà pas si facile.

Les bons sentiments, on le sait, ne suffisent pas, et les Grands Mots, parce que ils sont grands, cachent la réalité des petits actes. La fraternité "existant réellement", ce sont des actes qui la font, non le mot-concept et la rhétorique qui ne sont là que pour emporter l'adhésion (manipuler). En réalité, même, là où elle existe concrètement, activement, la plupart du temps elle n'est pas dite, les actes ne sont pas soulignés par un discours. (Quand c'est le cas, on sent l'effort, le volontarisme…) Que disent les gens du Nord qui reçoivent chez eux et nourrissent les clandestins de la "jungle de Calais" ? Parlent-ils de fraternité, de solidarité, de "care" ? Non, ils disent juste (et justement) : « On ne peut pas laisser des gens comme ça. »

Négatif/positif

Une autre réflexion globale concernant le site. Sur le "ton" général, sommes-nous effrayés par la grandeur grandiose des termes à Majuscule de la devise de la République et l'importance des valeurs en cause, que nous devions nous laisser aller à un sérieux pesant et à la seule expression de "ce qui ne va pas" ? Tout cela n'est-il pas quelque peu dépressif ? (J'ai tout lu. Ensuite j'ai déprimé une dizaine de minutes – je ne me permets jamais plus). Il m'a semblé ne voir dans ce blog, sous des formes littéraires et une présentation visuelle de qualité, que déplorations sur la non-liberté, la non-égalité, la non-fraternité. Du négatif sur du négatif. Principalement sous forme de "fictions ?", on ne voit que dénonciations et alertes sur les valeurs en danger ou disparues (un peu comme à propos des espèces ou des tribus primitives dans tout docu animalier ou ethnographique). Nécessaire, sans doute, mais tellement répandu que cela finit par m'apparaître comme une forme de "bien-pensance" ou de "politiquement correct", et peut-être "contre-productif" (j'adore détester ces expressions). Indignons-nous, comme dit Hessel… mais ça fait des années qu'on n'arrête pas de s'indigner et de dénoncer et de protester, et la réalité nous répond « cause toujours ! », là encore. On passe son temps à combattre, lutter contre une perte, un danger, une oppression (termes négatifs contre termes négatifs).

Dans le beau texte de l'appel à la commémoration du 60ème anniversaire du Programme du Conseil national de la Résistance du 15 mars 1944 (c'est donc l'anniversaire) reproduit ici, je lis "résistance", "colère contre l'injustice" (oui, tant que vous voulez !), mais aussi, heureusement, "faire vivre et retransmettre l'héritage de la Résistance et ses idéaux toujours actuels de démocratie économique, sociale et culturelle".

L'"anti-racisme" (un contre contre un contre), par exemple, a été la seule valeur (ou idéologie) de la gauche socialiste depuis des années, la seule valeur dont elle faisait discours, tandis que par ailleurs elle baissait son froc devant le grand capital financier concurrentiel ultra-libéral mondialisé et signait les privatisations à tour de bras. Anecdote personnelle : il y a quelques années, je discutais de cette question de l'anti-racisme avec un ami, à la recherche d'un terme qui ne soit pas une double négation. "Tolérance" ? Tellement condescendant, proche de l'indifférence… Il m'a dit "fraternité"… Ce qui ne m'étonne pas parce qu'il est un peu curé… mais qui, au moins, nous ramène à notre sujet !

Je ne vais pas dire "positivons", slogan digne d'une petite chanteuse de variétoche ou d'une grande surface commerciale. Mais peut-être "construisons". Au moins intellectuellement. Réfléchissons, démontons s'il le faut (mais "de l'intérieur"), remontons si possible, les mots et les idées qui nous agitent. Nous ne sommes pas, ici, des politiciens, et nos engagements concrets dans la vie (manifester avec le DAL, récolter des fonds ou filer la pièce au clodo du coin) n'ont pas non plus leur place ici. (Signer et retransmettre des pétitions, oui, bon, on n'arrête pas…) Mais CdC pourrait bien être un centre de réflexion (un think tank, ha-ha !) où s'expriment des idées constructives, réalistes ou utopiques. Edgar Morin, lui, ose bien nous montrer "La Voie".

Que je commence par démonter "les mots qui nous gouvernent" peut sembler paradoxal. Ça l'est sans doute, mais voilà : je suis un sceptique… ou un puriste… ou doté d'un esprit critique pointilleux. Ça peut être chiant, je sais, mais, comme je fonctionne comme ça, je vous en ferai profiter, dans la limite de votre patience. Pour moi, en tout cas, il faut en passer par là, et aussi par la pratique indispensable de l'humour et la provocation, qui m'amène à citer aussi bien de grands penseurs de nos siècles que des "brèves de comptoir"…

Ce pourquoi je commencerai par vous présenter quelques droits de l'homme en libre-service :

Les Droits de l'Homme (même le dimanche),

– Le droit de péter quand il fait beau,
manger pieds nus, péter dans l'eau,
cueillir des fleurs et des oiseaux.

— Le droit de marcher sur les mains*,
de lancer des apéros nains,
de pincer des linges et beurrer des yeux noirs,
de pratiquer le non-espoir.

— Le droit de fuir en terre à délits,
d'aimer les belles éclaircies,
de crier "Dieu est mort" dans le désert,
prendre d'assaut les pompes à air.

— Le droit d'entrer dans le boudoir,
de philosopher dans le plumard
et de faire l'amour par hasard.

(Liste non-exhaustive.)

(*les siennes, pas celles des autres.)

••••••••••

(À suivre)