Les conseils du ciel immense,

Du lys pur, du nid doré,

N'ôtent aucune démence

Du cœur de l'homme effaré.

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Les carnages, les victoires,

Voilà notre grand amour;

Et les multitudes noires

Ont pour grelot le tambour.

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La gloire, sous ses chimères

Et sous ses chars triomphants,

Met toutes les pauvres mères

Et tous les petits enfants.

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Notre bonheur est farouche;

C'est de dire : Allons ! mourons !

Et c'est d'avoir à la bouche

La salive des clairons.

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L'acier luit, les bivouacs fument;

Pâles, nous nous déchaînons;

Les sombres âmes s'allument

Aux lumières des canons.

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Et cela pour des altesses

Qui, vous à peine enterrés,

Se feront des politesses

Pendant que vous pourrirez,

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Et que, dans le champ funeste,

Les chacals et les oiseaux,

Hideux, iront voir s'il reste

De la chair après vos os !

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Aucun peuple ne tolère

Qu'un autre vive à côté;

Et l'on souffle la colère

Dans notre imbécillité.

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C'est un Russe ! Égorge, assomme.

Un Croate ! Feu roulant.

C'est juste. Pourquoi cet homme

Avait-il un habit blanc ?

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Celui-ci, je le supprime

Et m'en vais, le cœur serein,

Puisqu'il a commis le crime

De naître à droite du Rhin.

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Rosbach, Waterloo ! Vengeance !

L'homme, ivre d'un affreux bruit,

N'a plus d'autre intelligence

Que le massacre et la nuit.

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On pourrait boire aux Fontaines,

Prier dans l'ombre à genoux,

Aimer, songer sous les chênes;

Tuer son frère est plus doux.

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On se hache, on se harponne,

On court par monts et par vaux;

L'épouvante se cramponne

Du poing aux crins des chevaux.

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Et l'aube est là sur la plaine !

Oh! j'admire, en vérité,

Qu'on puisse avoir de la haine

Quand l'alouette a chanté.

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Victor Hugo (1802-1885)

(Les chansons des rues et des bois) Liberté, égalité, fraternité