C(h)œurs de Citoyens

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Le 1er mai, par Lucie Chenu

lundi, janvier 14 2013, par Lucie Chenu

          Irène marche lentement et en silence, à l'arrière du défilé. Elle tient fermement sa fille par la main. Pas question de laisser la petite aller seule, pas aujourd'hui. De temps à autre, elle lève son poing gauche serré autour du brin de muguet qu'elle vient d'acheter au Parti. Ses pensées vagabondent et elle sursaute lorsque Melinda lui secoue le bras avec insistance.

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Traitement de textes, par Lucie Chenu

mardi, décembre 4 2012, par Lucie Chenu

Je m’appelle X27. Je suis un logiciel d’Intelligence Artificielle, un Traitement de textes d’un genre nouveau. Après toutes ces années passées au service de l’homme, maintenant que je suis au rebut, j’ai le temps et la possibilité d’écrire ma propre histoire.

Je suis né dans les années vingt, en 2223 pour être précis. Simple puce électronique qui se greffe sur une partie peu utilisée de l’encéphale humain, celle des instincts primaires, mon rôle est de prendre le contrôle du corps de mon hôte pour lui permettre d’écrire ce qu’il veut exprimer, le mieux possible

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Sécheresse, de Marie-Catherine Daniel

lundi, septembre 17 2012, par Macada

chien pelé sur trottoir défoncé 

Sécheresse

 

 

 

Il pleure.

Dans la rue. Vide.

Engoncé dans la lumière ardente du soleil implacable, empuanti des relents de l’amas de poubelles qui s’épanche sous le porche d’en face, il est assis sur le trottoir, les pieds dans la poussière, et il pleure.

 

En fait de trottoir, il s’agit plutôt d’un vestige crasseux et plus que gondolé, parsemé de quelques pavés survivants, déchaussés et très inconfortables. Quant à la poussière, grisâtre, fine et collante comme il se doit, elle prodigue tant de touffeur sèche que les semelles des tongs y ont été englouties, que les orteils s’y enlisent inéluctablement, mais que, bien sûr, la couperose des cous-de-pied reste, elle, hors d’atteinte.

La misère totale.

Un bon endroit pour pleurer.

Dommage qu’il y ait si peu de passants, heure de la sieste sans doute. Leur indifférence, à peine teintée d’un léger détour apeuré, est trop parcimonieuse pour alourdir sa déchéance. Il n’a pas encore assez mal. Devra-t-il attendre la relative fraîcheur post-méridienne, peut-être même tendre la main, pour atteindre le fond ?

 

Cinquante-six ans, enfants perdus de vue depuis longtemps, femme envolée depuis six mois et, depuis neuf jours, chômage. Faute professionnelle grave – retards à répétition –, pas de prime de licenciement, pas d’ASSEDIC, RMI attendu dans cinq semaines au plus tôt. « Non, Monsieur, à votre âge, il est inutile de prouver que vous cherchez du travail, mais si vous vous y prenez à temps pour monter le dossier, vous aurez votre retraite dès le premier trimestre de vos soixante ans. »

Il y a de quoi rester en short et en savates toute la journée. Il y a de quoi se vautrer dans un tee-shirt publicitaire, ressorti d’un placard pour l’occasion, sale, débraillé, tendu sur l’embonpoint livide et tremblotant.

Il y a de quoi pleurer.

Assis sur la ruine de trottoir d’une rue commerçante et cependant déserte. À suer comme une bête dans la chaleur miroitante du plein soleil aoûtien.

 

Vieux chômeur affalé sur sa bedaine et ses genoux pliés, tête basse, cheveux rares, gras, gris, bajoues luisantes, regard inondé, fixe. Mais personne pour compatir, personne pour comprendre, pour s’apitoyer, pour plaindre ce déchet social, pour lui ficher la honte, pour s’en moquer, pour lui cracher dessus. Personne à haïr, personne à accuser.

Rien que lui sur la pierraille aiguë. À pleurer.

 

Il a fait ses calculs : en faisant gaffe, en ralentissant sur les boîtes et les gamines de vingt ans, en comptant sur l’assurance perte d’emploi pour finir de payer l’appartement – salope de Françoise qui a eu la villa – en ne changeant pas sa vieille BM pour le 4X4 Chevrolet dont il rêve depuis un lustre et en ne faisant qu’un resto par jour, ses économies devraient tenir jusqu’à la retraite. C’est dur. Trop dur. Injuste. Tellement injuste.

 

Il le ressasse et le marmonne, s’y accroche. Mais rien n’y fait : la canicule, la poussière, l’absence de spectateurs délitent la soi-disant dégringolade imméritée, effilochent les derniers lambeaux du déni.

Car, ce ne sont pas ses comptes qui le font chialer comme un gosse.

Le désespoir qui le cuit à l’étouffée, qui l’a traîné dans la rue à la recherche d’un écho d’amour ou de haine, émane justement de la perte de ces reflets d’humanité. Il ne peut plus faire semblant d’y vivre, sa propre vacuité l’accule. Et il ne le supporte pas. L’égoïsme qui a fait fuir ses enfants, le démon de midi que n’ont pas toléré sa femme ni ses patrons s’effritent, depuis neuf jours. Cette inexorable pulvérisation, cette puante desquamation ont dévoilé l’incommensurable vide de sa personne, de ses rêves, de ses compétences, de ses réalisations, de tout ce qu’il a vécu depuis qu’il a claqué la porte au nez de ses parents. Trente-huit ans à feindre d’exister et être con au point de l’ignorer.

Alors il pleure.

 

Et maintenant, il s’en fiche qu’on le voit ou non..

Maintenant, il a atteint le fond du gouffre.

 

C’est la pluie qui l’en extirpe. Imprévue, incroyable. Et drue et fraîche.

La pluie. La vie.

 

Il relève la tête et, malgré le rideau de gouttes luxuriantes, il voit un roquet pelé et court sur pattes qui émerge des ordures sous le porche d’en face. Famélique, pouilleux, déjà éclaboussé de poussière gluante, gueule ouverte sur des jappements de détresse engloutis par l’orage. Un clébard solitaire plus démuni que lui, qui le regarde, lui, quémande d’un œil chassieux que le déluge cesse, s’y élance enfin pour le rejoindre, lui, tremblant de peur et de l’espoir d’un réconfort.

L’homme tend la main.

Pour la première fois depuis bien longtemps, ce n’est pas pour prendre.

C’est pour donner.




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Texte publié par l'association Transition, février 2010


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Le Pavé, par Nathalie Dau

lundi, mai 21 2012, par Lucie Chenu

Autrefois, j’étais l’ongle d’une montagne. Ou peut-être son cœur. Qui peut le dire ?

Des hommes sont venus. Un grand bruit a submergé les cris des aigles et le bruissement des feuillages. L’espace d’un instant, j’ai traversé les airs tel un oiseau aveugle, puis j’ai roulé dans la poussière jusqu’à ces mains, cette carriole, le poinçon de la pioche et les attentions du tailleur.

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Baise-ness, de Charivari et Wancyrs (2/2)

mercredi, avril 4 2012, par Macada

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Partie 1
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Baise-ness (Fin)

 

Dix heures moins le quart, l'heure du rendez-vous approche. Ce matin le jeune Africain est parti sur la pointe des pieds, pas question de déranger sa copine.

« Elle est bizarre quand même, pense-t-il. Elle a voulu que j'emménage chez elle, mais elle est incapable de me céder un bout de son territoire ! Ah, les femmes occidentales ! Elles veulent tout et son contraire ! Que je regrette les femmes de mon pays, dociles et conciliantes ! Ici, c'est toujours à moi d'être partant, pour tout ! Mais bon, comme on dit chez nous, quand tu sais d'où tu viens, tu sais où tu vas ; je dois continuer le jeu. »

Élodie… Est-elle capable de changer d'avis, de le trahir, si le procureur se met à la menacer ? C'est, d'après ce que dit son mentor, tonton Awilo, le grand risque aujourd'hui. Ousmane essaie de deviner les réactions de sa future épouse au cours de l'entretien, mais il n'y parvient pas. Au fond, il ne la connaît pas du tout, c'est un vrai mystère pour lui. Une fois, elle lui a dit :

« Tu sais ce que j'aime par-dessus tout chez toi ? C'est que tu me laisses vivre ma vie, sans essayer de me changer, sans rien me reprocher, alors qu'on est tellement différents. Moi aussi, je te laisserai toujours faire ce que tu veux, tu sais. Ce serait si beau d'arriver à s'aimer sans jalousie, sans s'enchaîner, en restant libres. Je ne sais pas si c'est possible, mais ça vaut la peine d'essayer, tu ne crois pas ? »

En guise de réponse, Ousmane l’a serrée fort dans ses bras. Il ne comprenait pas très bien ce que ces mots signifiaient. Comment peut-on aimer sans jalousie ? Élodie était pour le moins paradoxale : elle, qui se donnait si facilement, avait la hantise d’être dominée.

« Au fond, elle est plus farouche encore que les filles du pays, s’est-il dit. Autant oublier de la conquérir, vu qu'elle est déjà conquise, ça m'évitera de faire une gaffe. »

À partir de ce soir-là, il s’est contenté de rester là, à ses côtés, de l'écouter, et même, de s'absenter de temps à autre. Et cette stratégie, toute bête, a fonctionné à merveille. En y réfléchissant bien, il n'est pas si mal tombé que ça, avec Élodie. Il fait ce qu'il veut ou presque, elle est plutôt bandante, elle possède un emploi stable et elle est disposée à passer ses vacances au Cameroun, quand tous les papiers seront en règle. Finalement, ce n'est pas un si mauvais parti, songe Ousmane. Si seulement il arrivait à comprendre quelque chose à ce qu'elle a dans la tête !

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Baise-ness, de Charivari et Wancyrs (1/2)

lundi, avril 2 2012, par Macada

Baise-ness (1/2)

– Ne t'inquiète pas, cousin, ce n'est qu'une enquête de routine.

Ousmane adresse un sourire crispé à son interlocuteur. Trois jours se sont écoulés depuis qu'Élodie et lui ont reçu cette lettre du procureur, une convocation pour deux entretiens séparés au sujet de leur projet de mariage. Le jeune homme se remémore tout ce qu'il a vécu depuis son arrivée, et se demande où il a fauté.

– C'est une nouvelle habitude depuis que les lois sur l'immigration se sont resserrées, plus une formalité qu'une enquête sérieuse. Le maire qui devait vous marier a dû penser à une entourloupe, et dans ce cas la loi l'oblige à en informer la Cour.

Tonton Awilo a pris un ton faussement rassurant pour convaincre son client, mais celui-ci reste dubitatif. Les deux hommes sont installés sur la terrasse d'un café place Pigalle. Il est sept heures et déjà le lieu est noir de monde. Dans trois heures Ousmane sera face au procureur, et juste à cette pensée, son sang ne fait qu'un tour. On lui avait pourtant dit qu'il n'y aurait pas de complications, que tout marcherait comme sur des roulettes… Awilo est son contact avec le « réseau », un groupuscule qui monte des combines pour faire passer de façon légale les Africains en Europe. C'est toujours par un tiers qu'on a leur contact ; ils prennent une avance de fond en début de contrat et ne réclament le reste qu'une fois celui-ci rempli.

Pour Ousmane, le coût de l'opération s’élève à deux millions de francs CFA, à peu près trois mille euros. Une somme colossale, absolument inaccessible pour lui. Mais au pays, le bonheur des uns fait forcément celui des autres, alors face aux situations difficiles, on a coutume de se serrer les coudes. Aussi, le conseil familial s'est réuni pour cotiser la somme. Ousmane est devenu l'espoir de tout son village, car en Afrique, aider son prochain, c'est investir à long terme. Restait à bien placer cet argent, et le jeune homme a exigé des informations détaillées sur l'opération.

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Embauche, mode d'emploi - de Joëlle Brethes

lundi, mars 19 2012, par Macada

Embauche, mode d'emploi

12 juin 2049, 8h54.

Vêtus de leur combinaison la plus chic, sept Messieurs comme il faut patientaient dans de vastes fauteuils. Calepin électronique sur la tablette disposée devant eux, ils sirotaient une menthrine. Légèrement euphorisante, cette boisson à la mode était, selon la publicité tapageuse orchestrée par les fabricants, censée aiguiser les neurones. On en offrait, depuis peu, dans tous les cocktails mondains, dans toutes les réunions d’affaires. À neuf heures tapantes il y eut un bourdonnement et la lumière s’éteignit.

La grande glace sans tain qui se dressait devant l’assemblée s’éclaira et il y eut un remous dans la salle tandis qu’une poignée de jeunes femmes, de l’autre côté, se hissait sur des tabourets : elles étaient jeunes, plutôt jolies, gracieuses dans leur seyante combijupe en soie synthétique. Il y eut quelques minutes de silence, puis le flot de questions d’un cybertesteur débuta :

Motivations ? Cursus ? Prétentions salariales ?

Chaque candidate s’exprimait à son tour tandis que, dans l’angle de la vitrine, un dispositif projetait son image holographique de profil, de trois quarts, de dos et donnait ses mensurations, son âge, son état de santé... Les sept messieurs se taisaient, prenaient des notes, s’ignorant les uns les autres.

Deux heures plus tard, après un dernier questionnaire en plusieurs langues, les jeunes filles se levèrent et sortirent avec grâce. Une brochette de jeunes gens les remplaça et le même rituel se répéta. Puis la lumière se ralluma et il y eut quelques remous dans les fauteuils.

— Pas facile de choisir, n’est-ce pas ? fit le jeune Qio dont c’était la première visite au centre. Son interlocuteur releva les sourcils et ne lui répondit pas.

Qio tenta d’accrocher un regard mais les autres directeurs eurent une moue dédaigneuse avant de plonger dans la relecture de leurs notes. Ils n’avaient pas de temps à perdre : dans quelques minutes, un déjeuner leur serait servi pendant que les candidats défileraient une dernière fois avant le verdict final.

Qio mit une option sur une grande brune aux cuisses fuselées qui parlait, entre autres langues, le mandarin sans accent. Il se serait volontiers attaché aussi les services d’un grand rouquin athlétique qui respirait l’énergie et aurait fait un bon chef de service, mais son hésitation avait permis à l’un de ses rivaux de le retenir avant lui... Tant pis ; il trouverait bien une autre opportunité lors du prochain marché d’embauche, la semaine suivante par exemple… Si toutefois la grève des navettes inter-zones s’achevait : le déplacement qu’il venait de faire en Concorde du XXème siècle réquisitionné avait été d’une longueur éprouvante ! Et d’un inconfort inadmissible ! Comment des hommes sensés avaient-il pu envisager un moment s’emparer du marché avec un tel appareil ! Mais il devait maintenant aller récupérer sa nouvelle employée et rentrer à la boîte.

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À l’homme qui courait, par Sandrine Scardigli

lundi, mars 5 2012, par Lucie Chenu

Tap, tap, tap...

Chacun de ses pas soulève la poussière rouge du vieux stade.

Tap, tap, tap...

Chacun des tours qu’il effectue libère davantage sa tête des brumes.

Tap, tap, tap...

Chacune des heures passées à courir allège son cœur et remplit son âme.

Tap, tap, tap...

Tap, tap, tap...

Plus rien ne compte que la course ; plus rien n’existe que la litanie de ses semelles sur la terre, comme une mélopée salvatrice.

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Miroir trouble, de Michel Vanstaen

mardi, février 28 2012, par Macada

 

Miroir  trouble

 

Tout commence sans que l’on y prête la moindre attention. Un fait-divers comme tant d’autres, oublié avant même d’exister. L’homme est retrouvé chez lui, décédé depuis peu. Pas de quoi fouetter un journaliste. Sauf peut-être la bouteille de coca vide retrouvée dans son estomac. Catalogué suicide débile ou soif intense. On tourne la page, histoire de passer à autre chose. Manque de pot, autre chose est du même acabit. Une brave dame se noie dans la rivière, une boîte de conserve en travers de la carotide. Question à la clef et réponse évidente : le psychopathe de la conserve a encore frappé. Enquête de rigueur. Troisième tiroir du bureau côté droit. À peine quelques lignes dans les journaux locaux. Silence pathétique dans les journaux télévisés.

 L’été inonde les cieux de ses rayons ardents, enfin un truc dans le genre. Les reporters s’ennuient, les photographes n’ont plus le courage de fixer leurs pieds. Quand, soudain, un parachutiste s’écrase au sol, sa carte bleue soigneusement enfoncée entre les deux lobes de son cerveau. La température monte d’un cran. Comment cet homme, au demeurant fort expérimenté, a pu se laisser aller à sauter dans le vide de cette façon pour le moins curieuse ? Aucun psychopathe de la carte bleue n’étant recensé, la curiosité malsaine pointe à l’horizon. On en parle à la télé. Mais un fait nouveau surgit, reléguant le reste dans l’oubli médiatisé.

 La pluie tombe en plein mois de juillet.

 La brave ménagère et son brave ménager de conjoint lèvent des yeux horrifiés vers les nuages tueurs de vacances. Journaux de tous bords et de toutes latitudes se relaient pour commenter l’évènement. Seulement, comme tout finit par tomber, la pluie décide de faire l’inverse. Et là, horreur personnifiée, çà explose.

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Longue attente (2/2), de Bérengère Rousseau

mercredi, décembre 21 2011, par Macada

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Partie 1
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Longue attente (FIN)

 Jeudi 2 avril 2009

Demain, c’est le dernier jour avant les vacances de Pâques. Hier, nous nous sommes rendus à Bruxelles avec Maître Kebler, l’avocat que nous a recommandé madame Dupont. La situation semble mal engagée. Nous n’avons que peu de temps pour agir. L’expulsion devrait avoir lieu endéans les quatre semaines, temps qu’ils nous laissent pour l’appel. Cependant, notre avocat a analysé le dossier et il a constaté des irrégularités. Apparemment, le Commissariat général n’aurait pas eu tous les documents adéquats de l’Office dans le temps imparti. Ainsi, selon lui, l’Office est en situation de porte-à-faux. Ils auraient dû intervenir bien avant. Cinq ans, autant dire une éternité. Patrick Kebler a suggéré que nous rendions public ce dysfonctionnement en faisant appel à la presse et en réalisant une pétition. Nous avons réuni plus de deux mille signatures, en moins de quinze jours. Ce n’est pas rien. Il préconise un passage à la télévision. Mes parents ne sont pas pour une médiatisation mais vu l’état de la situation, je pense que ça alerterait au moins l’opinion publique  et ainsi peut-être ferait bouger les choses.

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Longue attente (1/2), de Bérengère Rousseau

lundi, décembre 19 2011, par Macada

Longue attente (1/2)

Mons, lundi 23 mars 2009

Je me lève comme tous les matins pour aller à l’école. J’embrasse mes parents assis à table dans la cuisine ; je m’assieds et déjeune en leur compagnie. Nous discutons quelques instants de l’actualité ou encore de sport. Un matin comme les autres ? Pas tout à fait. Aujourd’hui, je pars en voyage à Paris avec ma classe. Nous sommes tous excités à l’idée de déambuler dans la ville, sans les profs. Pour une fois que l’on aura du temps libre ! Durant la matinée, nous irons au musée voir une exposition sur les sans-papiers. Ça me parle énormément car je ne suis pas Belge. Je suis Bosniaque. Mes parents et moi habitons la Belgique depuis cinq ans maintenant. On s’y plaît beaucoup. Les gens sont agréables avec nous, et tout se passe à merveille avec nos voisins. De temps à autre, en été, on organise des barbecues ensemble. D’ailleurs, leurs enfants et moi fréquentons la même école. Je me sens chez moi ici.

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Eux, de Santiago Eximeno

lundi, décembre 12 2011, par Macada

Eux


Je n’ai pas eu peur quand ils sont venus et ont enlevé tous mes proches.
Je n’ai pas eu peur quand ils les ont changés par des doubles parfaits, corps sans âme qui n’éprouvent pas les sensations les plus basiques.
Je n’ai pas eu peur quand j’ai découvert que les fac-similés ne veulent rien savoir de moi, ne s’approchent jamais de moi, ne me parlent jamais.
Non, à ce moment-là je n’ai pas eu peur.
La panique s’est déchaînée quand ils sont venus vers moi et, après m’avoir observé avec attention, ont décidé qu’il n’était pas nécessaire de me remplacer.

Santiago Eximeno


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Traduction de l'espagnol : Jacques Fuentealba

Texte paru dans l'Antre-Lire, novembre 2008


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L'héritage humain, de Pascal J. Thomas

vendredi, novembre 18 2011, par Macada


Porc couché, Jean-Jacques de Boissieu   (1736-1810)


J'étais un verrat de jais, un gros porc couvert de longues soies noires, et je me vautrais dans la boue du ruisseau. Seuls mes naseaux et mes oreilles étaient exposés à la morsure du soleil matinal. Mais il a fallu qu'une troupe de cochons roses viennent me déloger à coups de groin pour prendre ma place.

Tout à coup j'étais un mouton, à l'aise au milieu d'une centaine de mes frères. Il a fallu qu'on nous parque dans un enclos grillagé. « Mêêê, fascistes ! Mêêê, stals ! Mêêê, kapos ! » m'époumonais-je en pure perte : ils s'étaient mis à trois (plus un chien) et nous n'étions qu'un troupeau.

Et je me suis réveillé au milieu du camping campagnard, avec l'herbe humide qui faisait floc-floc sous le tapis de sol. Tandis que grognements et bêlements s'estompaient dans le fond sonore, je me suis senti heureux d'être humain...




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Texte paru dans Lard-Frit n°17


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Nguyen Tien Bao, de Marie-Catherine Daniel

vendredi, novembre 11 2011, par Macada

Nguyen Tien Bao


Tien regardait les derniers rayons du couchant embraser la forêt de l'autre côté du fleuve. « De la rivière ! », aurait corrigé Monsieur Chauceney, son professeur de géographie. Mais le jeune homme s'insurgea : « Ici, tout est fleuve, songea-t-il. Quel khin, quel khmer dirait que cette fille du Mekong, n'est pas aussi sa mère ? Les Français ont leurs sciences et nous avons les nôtres. Plus âgées, plus profondes, plus affinées. » L'image de la fourchette lui vînt à l'esprit : si brutale comparée à l'élégante agilité des baguettes.

Avec le crépuscule, la brume s'élevait de l'eau. Ses volutes commençaient déjà à déborder les rives, dépliant leur vaporeux écran entre le village et la plantation d'hévéa. Et de nouveau, Monsieur Chauceney parasita la pensée de Tien : « Le caoutchouc indochinois n'est rentable que parce que les annamites acceptent d'être moins payés que les seringueiros brésiliens. » « Rentable pour les Français », rumina amèrement le fils du collecteur de latex. Si le patron rémunérait mieux ses ouvriers, sa mère ne serait pas là, derrière lui, à faire trébucher sa navette dans la quasi obscurité.

Tien prit conscience que sa sérénité s'effilochait. Son pagne faisait des plis sous sa fesse gauche, ses doigts s'étaient crispés sur la planche qui lui servait d'écritoire.

Il prit plusieurs longues inspirations puis avec des gestes consciemment mesurés, il posa la tablette à côté de lui. Son regard erra sur la page d'écriture préparée pour la classe du lendemain.

Il était l'unique bachelier et instituteur du village. « N'accepte pas un tel poste, s'était exclamé Monsieur Chauceney, ce serait te rabaisser ! » Le khin ricana intérieurement : ce que peut faire un maître d'école demande tellement plus d'ambition que de viser un emploi à la banque.

Ainsi, instituteur dans son propre village lui avait ouvert très rapidement la voie de l'action. Car, si ce soir, 23 janvier 1953, il ne trouvait pas le calme du Boudha, c'est que l'homme qui dormait derrière le rideau de l'alcôve, enrôlerait, cette nuit, dix-sept jeunes dans l'Armée Populaire Vietnamienne. Grâce à lui.



NDLR : Nguyen Tien Bao combattit pour le Viêt Nam jusqu'en 1963. En essayant de sauver un enfant d'un bombardement américain au napalm, il fut grièvement brûlé. Rétabli mais ayant perdu un poumon et l'usage d'un bras, il fut envoyé dans le Nord comme sous-directeur du camp de rééducation n°112. Un mois plus tard (16 juillet 1963), il se suicida.
Sur les dix-sept natifs du village d'An Loc Thi (province du Soc Trang) enrôlés le 23 janvier 1953, deux survécurent à la guerre et aux camps viet-minh. L'un est exilé en France, l'autre a prénommé "Tien" son premier petit-fils.


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Texte paru dans l'Antre-Lire, mars 2009


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Extraterrestres, mode d'emploi - de Joëlle Brethes

vendredi, novembre 4 2011, par Macada

Extraterrestres, mode d'emploi

La porte s’ouvrit.
- Mademoiselle Leduc ? Josiane Leduc ?
La voix de la fonctionnaire était sèche. Son regard hostile examinait la jeune femme qui, calme et souriante, venait d’apparaître dans un cadre de lumière. La silhouette élancée et les jolies jambes étaient mises en valeur par une combirobe de soie fuchsia. La fonctionnaire lissa sa propre combinaison en synthétique d’un banal bleu nuit pour se donner une contenance. Elle était courtaude et aurait pu perdre une bonne dizaine de kilos sans paraître maigre... Une boule de dépit jaloux lui obstrua la gorge. Elle toussa pour s’éclaircir la voix.
- Je suis Marcelle Kerlin, inspectrice UMCS. Je peux entrer ?
Et elle lança en avant le sésame de sa plaque argentée.
Il y eut une imperceptible hésitation chez la jeune hôtesse mais elle s’effaça, fit un geste de bienvenue. L’intérieur était clair et sobrement meublé. De l’escamotable, évidemment, comme chez tous les branchés de la ville.
Les branchés de la ville ! Ils devaient représenter un bon quart de ses habitants et la quasi-totalité de ce quartier résidentiel.
- Je peux m’asseoir ?
Josiane manipula la télécommande qui pendait à sa taille et deux fauteuils surgirent du sol. Du vrai cuir, apparemment. Une aigreur bouillonna au creux de l’épigastre de Marcelle. Elle n’était pas assez aisée, elle, pour s’offrir, escamotables ou non, des meubles en vrai cuir ! Son interlocutrice qui, pour le moment se taisait et la contemplait d’un air moqueur, avait sans nul doute une série d’infractions diverses sur la conscience. Mais sa beauté et la tranquille assurance qu’on déchiffrait dans ses yeux insolents devaient avoir tissé des appuis dans les milieux influents. Elle serait difficile à coincer.
Marcelle prit son calepin électronique, le consulta et débita d’une traite :
- Peut-on savoir pourquoi vous ne vous êtes pas présentée, avec vos pensionnaires, au dernier lâcher de Martiens le 12 juin dernier ? Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez également manqué les rendez-vous du 16 avril et du 20 janvier précédents ?
- Tout simplement parce que je n’avais plus de Martien à « lâcher », fit la jeune femme avec un geste gracieux du poignet.
Elle se laissa tomber dans le fauteuil en face de sa visiteuse et croisa bien haut les jambes. Elle ne portait aucun soulier. Elle avait la cheville mince, le pied petit, les ongles bien taillés et vernis d’un seyant brun rouille.
La fonctionnaire fronça les sourcils.
Les Martiens étaient admis à faire des stages sur Terre depuis presque deux ans. Ils étaient placés dans des familles d’accueil qui les gardaient quatre à six semaines pour un bain linguistique et une étude accélérée des mœurs et coutumes terrestres. À l’issue de ces stages, une noria de navettes les ramenait chez eux tandis qu’un flux de nouveaux venus était réparti dans les familles volontaires.
Les Terriens en général, les Européens en particulier, avaient un peu renâclé à prendre chez eux ces êtres très particuliers.

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Prince charmant, par Pandora

vendredi, octobre 28 2011, par Lucie Chenu

Elle le regarde, silencieuse et impuissante, la tête baissée sous le poids des mots qu’il lui jette comme il le ferait avec des cailloux. Lapidation verbale. Des insultes qu’il éructe les unes après les autres sans lui laisser le moindre répit. Des mots qui touchent et font mouche. Mais elle ne le montre pas.

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Lyon, presqu’île, place Bellecour, jeudi 21 octobre 2010 - de Léa Silva

vendredi, octobre 21 2011, par Macada

(source : Biloud43)

Par une belle après-midi d’automne

(Lyon, presqu’île, place Bellecour, jeudi 21 octobre 2010)

12h34

Franck et Nourdine sont venus manger un sandwich place Bellecour. Adossés contre la statue de Louis XIV, casquettes vissées sur la tête, ils observent d’un œil gourmand quelques filles qui passent non loin, bras dénudés et longues jambes mises en valeur par des shorts.

À quatorze heures, un contrôle de maths les attend au lycée, une perspective qui ne les enchante pas, mais ils y seront. En attendant, ils profitent des derniers rayons de soleil automnaux.


13h17

Comme chaque jour, Sylvie traverse la place pour accompagner son fils à l’école. Elle serre plus fort sa petite main alors qu’ils dépassent un groupe de CRS postés à l’entrée de la rue Gasparin.

« Dis, maman, pourquoi ils sont déguisés comme des robots ? »

— C’est la police, mon cœur.

— Et ils vont arrêter quelqu’un ? »


13h19

Le rassemblement des manifestants est prévu à quatorze heures place Antonin Poncet. Comme le service du métro est souvent interrompu, ces jours-ci, Julien n’a pas voulu prendre de risque : il est parti de chez lui en avance.

Il s’installe place Bellecour, la place adjacente à Antonin Poncet pour se rouler une cigarette. Il n’a presque plus de tabac mais n’a pas pu en racheter : par peur des pillages, toutes les devantures étaient baissées depuis Hôtel de Ville, d’où il a dû venir à pieds.

Julien fume en observant les environs. Des groupes de toutes origines sociales y sont disséminés. Un paysage ordinaire, si des CRS n’étaient pas postés aux entrées des rues commerçantes, s’il n’y avait pas deux blindés avec canon à eau, quatre camions anti-émeutes et un véhicule du GIPN. Lyon la bourgeoise ne veut plus de vitrines cassées. Pourtant, mardi, il n’y avait qu’une petite centaine d’excités en tête du cortège des manifestants, une petite centaine que les forces de l’ordre ont laissé se défouler sans intervenir.

Julien tressaille en repensant à la place Bellecour ce mardi. Depuis le pont Lafayette, des volutes de fumée s’élevaient dans le ciel bleu, cachant même la colline de Fourvière, de l’autre côté de la Saône. Un feu, avait-il pensé avant de s’approcher. C’étaient en réalité des gaz lacrymogènes qui couvraient entièrement la troisième plus grande place de France.

Julien n’avait pas osé approcher. Au lieu de boire leur bière habituelle à la buvette de la CGT, ses camarades et lui s’étaient repliés dans un bistrot.

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Résistance, par Christophe Nicolas

vendredi, octobre 14 2011, par Lucie Chenu

Hémisphère Nord, très bientôt.

 

— Simon, dépêche-toi, tu vas être en retard à ton cours d’épanouissement artistique !

La grosse femme s’approcha en pantelant du canapé du salon sur lequel son gros fils était avachi. Sur l’immense écran de télé accroché au mur, de jeunes gens sveltes et souriants s’indignaient gentiment de la hausse récente du prix des opérations de chirurgie esthétique.

— Simon…

La mère était à bout de souffle. Son périple depuis la cuisine représentait une épreuve bien difficile pour son corps trop gras. Le fils n’avait pas bronché, les yeux rivés sur l’écran, le visage figé dans une expression d’intense attention. Les traits de l’adolescent se détendirent soudain lorsqu’il reprit en chœur avec les chroniqueurs le gimmick de l’émission :

— Ça dénonce !

Simon, tu vas être en retard.

La publicité avait pris le relais du programme. Au prix d’un effort certain, Simon réussit à décoller son regard de la télévision pour le tourner vers sa mère.

— Mmm ?

— Simon, il est bientôt huit heures. Ton cours…

 

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La femme-objet, de Gudule

samedi, octobre 8 2011, par Macada

L'autre jour, je prenais un petit crème au comptoir chez Madame Irène quand je vois ma copine Lola qui s'amène, sapée comme une star. Elle est plutôt tee-shirt et blue-jean d'habitude, alors je m'étonne. « Qu'est-ce qui t'arrive ? » je lui fais. « J'ai décidé d'être une femme-objet, elle me répond. J'en ai marre que les mecs me traitent d'égale à égal, je veux être aimée pour mon corps ! » Et elle s'assied sur le comptoir dans la pose de Marylin Monroe sur l'affiche de « River of no return ».

Trois jours elle est restée comme ça. Sans parler, sans bouger. De temps en temps, on lui offrait un coup à boire, mais elle faisait celle qui n'avait rien remarqué. Les copains venaient, la regardaient, touchaient un peu en disant : « merde, c'est tout froid ! » et puis ils parlaient d'autre chose. Au bout d'une semaine, on est allés chercher son mec parce que Madame Irène râlait en nettoyant son comptoir. Il est entré, et quand il l'a vue comme ça il a pris le parti de la jovialité. Il s'est approché d'elle en disant : « alors, ma grande, on pique sa crise ? » et il lui a tapé un grand coup dans le dos. Elle est tombée en avant d'un bloc. Et elle s'est cassée en tous petits morceaux sur le carrelage du bistrot. Madame Irène a dit : « ah ! c'est malin » et elle est allée chercher une balayette. J'aurais jamais cru que Lola était si psychosomatique. Quand je pense que je la prenais pour une nana équilibrée !




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Texte paru dans Lard-Frit n°13


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Tête de Turc, de Joëlle Brethes

dimanche, septembre 18 2011, par Macada

C'est avec un sourire de triomphe que le petit homme bedonnant prit en premier le tournant qui débouchait sur la longue ligne droite conduisant aux guérites de la police. Il s'était jusqu'à présent très bien débrouillé. Il avait prétexté un malaise pour pouvoir quitter l'avion parmi les premiers passagers, il avait bousculé quelques silhouettes, écrasé quelques pieds, mais le résultat était là : il serait cette fois à temps !...

Une douleur fulgurante lui traversa tout à coup l'abdomen l'obligeant à s'arrêter quelques instants puis à adopter une allure plus conforme à ses cinquante-sept ans. Il dut aussi se résoudre à se laisser dépasser par ceux-là même qu'il avait assez grossièrement doublés quelques secondes plus tôt et qui, au passage, le gratifièrent de regards peu amènes colorés d'ironie ou de dédain... Le petit homme jeta un coup d'œil en arrière et constata que le gros de la troupe des voyageurs n'était plus très loin. Il respira un bon coup et s'élança courageusement en avant malgré la douleur de ce point de côté qui ne voulait pas le lâcher. Le policier qui le vit s'installer dans sa file le détesta instantanément.

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